INTERVIEW SIMON RATCLIFFE / VILLAGE OF THE SUN | Star Wax Magazine

2023-01-18

INTERVIEW SIMON RATCLIFFE / VILLAGE OF THE SUN

Pilier de la formation électro Basement Jaxx, le multi-instrumentiste Simon Ratcliffe s’associe, depuis quelques années, avec le batteur Moses Boyd et le saxophoniste Binker Golding autour du projet Village Of The Sun. Édité en novembre 2022 par l’enseigne indépendante Gearbox (Abdullah Ibrahim, Emanuel Harrold…), « First Light », le premier album de ce trio mixe de manière intense rythmes magnétiques et thèmes cuivrés. À cette occasion, le compositeur britannique commente avec pertinence l’histoire de ce disque, les apports musicaux respectifs via l’organisation inhérente ou bien encore la scène jazz londonienne de ce début de troisième millénaire…

 

 

Comment s’est déroulée la rencontre avec Moses Boyd et Binker Golding ?

En 2014, j'enregistrais avec un trio jazz tchèque nommé NTS et je cherchais un label pour sortir un disque les concernant. Hasard, le studio de Basement Jaxx était, à l'époque, dans le même complexe que les locaux de Gearbox. Je les ai donc approchés à ce sujet et ils ont accepté d’éditer un single de NTS. Par la suite, alors que je programmais ce trio à Londres, Darrel Sheinman, le patron de Gearbox, a suggéré de partager la date avec Binker & Moses. Je ne connaissais pas ces musiciens, mais ils venaient de remporter un MOBO Award et étaient très respectés dans le monde du jazz. Ils ont accepté cette affiche : c’était super ! Un an plus tard, alors que j’effectuais des repérages musicaux, je me suis mis en quête d’un batteur. J'ai tout naturellement pensé à Moses Boyd, avant d’envisager de travailler avec le duo : ils ont répondu par l’affirmative.

 

Et concernant les tâches ?

Pour cette première session, j’ai composé différents accords inspirés de « Dreamship », un thème du jazzman américain Ted Moses. J’ai transposé un tant soit peu ce morceau. J’y ai apporté une sonorité synthétique, par opposition au piano, mais je ne savais pas trop quoi en faire… Je pensais notamment à un solo de synthétiseur type fusion… Lorsque la session avec Binker et Moses a débuté, j’ai proposé l’idée au tandem. J’ai inséré une trame dotée d’un son de batterie métallique mais avec un rendu éthéré, le tout en mode balearic… Je voulais une touche downtempo ou ambient, une résonnance qui rappelle, par  exemple, un coucher de soleil. Je suis donc arrivé pour l’enregistrement avec ces différents sons. De leur côté, Binker et Moses ont joué dans la même pièce, de façon organique. Naturellement, au préalable, nous avons discuté de structures musicales. Nous nous sommes ainsi mis d'accord sur les motifs au saxophone. Nous voulions une introduction, un point culminant et une fin. J'ai terminé les arrangements à la maison.

Village of the Sun - Tigris  [Official Animation Video]

Village Of The Sun sonne comme un projet à part entière…

À la base ce n'était qu'une expérience. En fait les deux premiers morceaux ont été captés en 2015 et 2016 mais ne sont sortis qu'en 2019. Nous ne savions pas trop comment nommer ce groupe. Justin de Gearbox a suggéré que le collectif devait s'appeler  Village Of The Sun, d'après le titre morceau initial. Puis Darrel Sheinman a demandé pour développer le tout. Alors, en octobre 2020, nous sommes retournés en studio. Nous avons fait les choses de la même manière que la première fois. Je voulais garder une cohérence sonore.

 

La pochette est illustrée par un iris doublé d’une éclipse… Pourtant un titre comme « The Spanish Master » évoque également un  monde lumineux…

Vous avez raison, au delà de l’obscurité ambiante, ce disque annonce la promesse de jours meilleurs. Concernant « The Spanish Master » j'ai chanté le thème via mon iPhone alors que j’étais en voiture, sur le chemin du studio. Je l'ai proposé à Binker Golding en lui expliquant que ça ferait une belle introduction. Pour l’anecdote, quand il l'a joué, il a aplati une note et ça a valorisé le titre. En fait Binker & Moses jouent avec intensité, c’est fantastique. Et la perspective est incroyable. Après, c'est très intéressant d’emprunter des éléments aux registres classique ou jazz, de jouer des notes live, puis de les rejouer par le biais des synthétiseurs. Il faut trouver le bon équilibre et ne rien sous-estimer….

 

Le label Gearbox témoigne d’une scène jazz britannique fertile…

Oui, effectivement, c’est très créatif. Pour l’histoire je suis fan du groupe londonien Sons of Kemet. Mais je ne suis pas un spécialiste du genre. Dans le milieu jazz, je me définis surtout comme un intrus. Pour moi cette musique c’est d’abord l’aventure ! À vrai dire, ce que j’aime par-dessus tout, c’est faire valser les étiquettes et les barrières stylistiques. Le dernier disque dont je me suis occupé est un Lp americana de Geraint Watkins (l’album « Rush of Blood », sorti en 2019 chez The Last Music Company, Nda). Et j’envisage de travailler prochainement avec la jeune scène punk. C’est vraiment un privilège que d’œuvrer avec d’autres musiciens, d’apprendre grâce à eux et de créer de nouvelles formes musicales.

 

Vos trois albums jazz préférés ?

D’abord « Jaco Pastorius », le premier album de Jaco Pastorius. Viens ensuite « Journey to Love », l’enregistrement d’un autre bassiste, Stanley Clarke.  Puis  « We Free Kings »,, un disque composé par Roland Kirk…

Village of the Sun - TED (feat. Binker and Moses)

L’union du jazz et des musiques électroniques est scellée grâce à des compositeurs souvent audacieux. C’est le cas du trompettiste franco-suisse Erik Truffaz qui sort en 1998  « The Dawn », un mini-album fondateur édité par le prestigieux label new-yorkais Blue Note. Également signé sur le catalogue d’Alfred Lion, le DJ français Ludovic Navarre alias St Germain propose, deux ans plus tard, l’efficace « Tourist ». Volontiers mainstream, ce Lp est illustré par les accords de l’immense guitariste jamaïcain Ernest Ranglin. Tenant du jazz scandinave, Nils Petter Molvær confirme la démarche au travers de rencontres multiples. Paru en 2018 sur le cultissime roster américain Okeh, « Nordub » confronte ainsi le soliste norvégien  à la  ligne basse-batterie chère aux reggae twins  Sly & Robbie. Enfin les pointures de la techno se réclament également de l’univers jazz et de ses dérivés comme le rappelle Jeff Mills. Épaulé par le regretté batteur afrobeat Tony Allen, le natif de Detroit offre, en 2018, l’éloquent « Tomorrow Comes The Harvest », une création rétro-futuriste du meilleur effet…

 

Recueilli par Vincent Caffiaux  / Photo Tom Martin