INTERVIEW LEWIS ROBINSON / MAIS UM DISCOS | Star Wax Magazine

2023-06-18

INTERVIEW LEWIS ROBINSON / MAIS UM DISCOS

Lancé en 2010, le label Mais Um Discos croise les rythmes du monde entier. Samba-machine, dub nippon ou chants tradi-modernes ghanéens, le travail de cette enseigne indépendante fait la part belle aux scènes émergentes. Fort de trente-cinq références variées, ce catalogue est aujourd’hui commenté par Lewis Robinson. Passionné et curieux, le directeur de cette structure évoque ici le nouvel album de Domenico Lancellotti, l’ascendance du mouvement tropicaliste sur le chaudron auriverde, mais également les nouveaux groupes ou interprètes asiatiques et notamment le compositeur chinois Howie Lee, l’ovni japonais Oki ou bien encore les géniaux Minyo Crusaders…

 

Votre point de vue sur les musiques brésiliennes ?

Brasil é meu primeiro amor ! Je suis tombé amoureux de ces musiques il y a une trentaine d’années, via les sonorités swinguantes de Joyce et de Marcos Valle. À vrai dire, j'ai rapidement été impressionné par le nombre de groupes locaux : il y a une telle effervescence sur place. Pourtant, en tant que label, nous avons constaté que les Européens focalisaient surtout sur la musique brésilienne des années 60, 70 et 80.  Nous avons donc voulu placer ce patrimoine sous un jour nouveau, en travaillant avec des artistes contemporains. L'un de nos groupes préférés est Metá Metá, un duo afro-jazz-punk basé à São Paulo. La musique proposée par Juçara Marçal, Kiko Dinucci et Thiago França est certainement l'une des plus excitantes du moment : nous sommes heureux d'avoir sorti quatre albums avec eux. Nous tirons également une grande fierté de notre collaboration avec la regrettée Elza Soares. Cette légende lusophone ne s’est pas contentée d’agréger ses succès passés, elle a  délivré une fusion brûlante et fulgurante qui combine les racines africaines aux accents nerveux et dissonants du punk voire du noise-rock, dixit les journalistes de Pitchfork…

 

Quid de cette alternative en 2023 ?

L'une des musiques les plus inventives du jour est le baile funk. Des DJ-producteurs comme Ramon Sucesso ou RaMeMes sont incroyables. Pour l’histoire, celui-ci œuvre avec QTV Selo,  un label basé à Rio de Janeiro. Nous aimons aussi les courants électroniques du nord et du Nordeste tels que le bregafunk et le tecnobrega…

 

Des jazzmen comme Thiago Nassif ou Ben LaMar Gay renouvellent le creuset culturel local…

J’ai beaucoup de respect pour Ben LaMar Gay et comment il incorpore les musiques tropicales à son œuvre. Sa démarche est très intéressante. J’apprécie également Thiago Nassif mais je préfère l'inattendu, des défricheurs de la trempe de Ben LaMar Gay,  Metá Metá ou Negro Leo. Ces musiciens ne cessent de surprendre.

 

Pouvez-vous présenter « Sramba », le nouveau disque de Domenico Lancellotti ?

J’apprécie  surtout la façon dont les compositeurs brésiliens recyclent les traditions. À ce titre,  le nouvel album de Domenico Lancellotti vire au cas d’école. Ce disque a été produit par Ricardo Dias Gomes (ce brillant touche-à-tout a notamment joué avec  Caetano Veloso, Ndlr) et mélange les mélodies, la guitare ou les rythmiques avec des synthétiseurs analogiques pour créer une sorte de samba-machine. En fait les synthétiseurs ne sont pas en contradiction avec la musique du cru. Ces éléments interagissent grâce aux ganzas, au repinique, au surdo ou au tarol, des percussions typiques de la batucada. Le tout  génère un groove qui se répète à l’infini.

 

Cette démarche s’inscrit dans le sillage du mouvement tropicaliste…

Oui, effectivement, ce mouvement a, en son temps, mixé la culture-maison avec d'autres genres pour créer quelque chose de nouveau. En fait Domenico et Ricardo font de  même en télescopant la samba et les synthétiseurs. Pour corroborer votre remarque, sachez que Tom Zé,  l’un des chefs de file de l’esthétique tropicaliste, a fortement influencé ce disque…

Domenico Lancellotti - RTP Palco

Vous élargissez l’horizon latin avec Mestizo, un ensemble anglo-colombien…

Mais Um Discos avait déjà exploré l’univers latin en 2020 avec Frente Cumbiero, grâce à une collaboration avec les Minyo Crusaders. C'est par ce biais que j’ai découvert Mestizo. Pour l‘anecdote Dani, de Mambo Negro Records a, tour à tour, mixé le projet Minyo-Cumbiero et coproduit Mestizo. Ce premier opus mélange astucieusement le currulao et la cumbia avec la salsa, le rap voire le jazz. J'aime surtout la façon dont ce collectif  fait côtoyer les styles urbains et le domaine afro-caribéen. Ce disque associe notamment la part instinctive du rap britannique à l'intensité des percussions latines…

 

Des nouvelles concernant Linda Ayupuka et la scène ghanéenne contemporaine ?

Je travaille de pair avec Linda Ayupuka et son producteur, Francis Ayamga. J’adore leur version actualisée voire digitale de la musique fra-fra (un répertoire rural développé aux confins du Ghana et du Burkina Faso) et comment la voix de Linda se détache, via un process comme l’Auto-Tune. Le rendu final est brut, ludique. C’est une marque de fabrique des productions de Francis Ayamga. Un nouvel album d'eux arrive en 2024 !

 

Quelques mots à propos de vos productions asiatiques ? Je pense à Oki ou Howie Lee…

Oki est une légende ! J’ai été séduit par ses compositions à la fin des années 2000. J'ai donc rapidement voulu réaliser une compilation de ses premiers enregistrements, lorsqu’il mélangeait de manière ludique la musique folk ainu avec le dub et les polyrythmies africaines ou asiatiques. Lorsque ce best of est paru en 2022, j’ai été submergé par la demande. Nous prévoyons donc une deuxième compilation  avec le Dub Ainu Band ainsi qu’un nouvel album, bientôt. Sinon oui, nous sommes fan de Howie Lee. J’ai rencontré cet instrumentiste chinois il y a quelques années. Il a commencé par m’envoyer des démos de l'album qui allait devenir « Birdy Island ». J’ai été scotché par ces sons irréels à la lisière de l'IDM, de la musique classique chinoise, du folk et du jazz. Sa production est unique et sonne de manière futuriste ou onirique, selon.

 

Quels sont vos projets musicaux ?

En juin nous sortons le premier album de Sanam, un incroyable ensemble de six musiciens originaire de Beyrouth. Ces créateurs additionnent rock improvisé, free jazz et mâtinent le tout de chansons égyptiennes traditionnelles et de poésie arabe. En septembre, nous sortirons le nouvel Lp de Soema Montenegro, une artiste et guérisseuse argentine dont le nouveau disque a été produit par Leonardo Martinelli. Elle réserve un folk expérimental, très planant et organique. Sinon, un nouvel album de Howie Lee est envisagé cette année…

SANAM - Bell // صنم - بل

Mais Um Discos offre un spectre musical large. Outre les groupes et interprètes précités, ce label tête chercheuse édite des compilations fondatrices comme « Daora » ou « Real Rio…» Passionnantes de bout en bout, ces anthologies couvrent notamment les registres urbains, le rap, le dub comme l’électro. Autre référence significative, Lucas Santtana est disponible au travers du beau « Sem Nostalgia » et de l’hétéroclite « 3 Sessions in a Greenhouse ». Intéressante, cette session du maestro bahianais propose, en cerise sur le gâteau, un duo inédit avec le proche Tom Zé. De son côté, MNTH est disponible via un premier album éponyme et un Ep composé essentiellement de remixes. Visionnaire, ce musicien paulista atteste du dynamisme ambiant comme l’indique l’ensorcelant « Kalimbau ». Au-delà de la scène brésilienne contemporaine, Mais Um Discos contracte différentes signatures à l’international. Basé à la Nouvelle-Orléans, le producteur afro-américain Ifé délivre ainsi le puissant « OOOO+OOOO ». Alliage de croyances syncrétiques et de textures digitales, ce second opus témoigne, par extension, de la richesse de l’espace créole. Enfin le groupe Minyo Crusaders mixe soigneusement les chants traditionnels japonais et les apports latinos. Confirmation avec le significatif « Echoes Of Japan », un Lp où se distinguent les balancements chamarrés de la cumbia…

 

Recueilli par Vincent Caffiaux / Photo : Mais Um Discos