2023-03-22
DON KORTO DE SEGADELIK
Pour Don Korto, le séga est la soul music de La Réunion. Sans limite il sample et décompose les musiques insulaires afin de leurs faire vivre une seconde jeunesse à la sauce boombap. Sa relecture de Ti Fock versus MF Doom est à écouter sans sourciller. Lorsqu’il n’est pas en studio pour cuisiner un samosa il prend le mic avec le groupe Ségadelik. Dans le prolongement ils diffusent en ligne la série « Can You Dig it ? », une session où ils invitent des artistes à s’exprimer en live sur un de ses beats confectionnés dans Reason. Entretien en complément du Star Wax 66 - Spécial Réunion.
Où et as-tu grandi dans un environnement artistique ?
J'ai grandi en cité populaire dans la banlieue de Tours. En vivant en cité j'ai très vite baigné dans le hip-hop et le reggae, la bande son de mon environnement et de ma jeunesse. Dans la famille on n’écoute pas trop de musique, pourtant mon père a des vinyles plutôt bons dans lesquels je finirai par aller piocher.
Afin de comprendre, est-ce ta passion du vinyle ou le rap qui t’a amené au beatmaking ?
Gamin c'est le rap qui éduque mon oreille, au collège on s'échange les K7 de Tribe Called Quest, Public Enemy, surtout du rap cainri, et le truc m'emporte. Je suis auditeur curieux au départ. Le rap m’emmène vite vers les autres musiques et en remontant le fil des samples j'en arrive à me forger assez tôt une solide culture musicale dans laquelle trône George Clinton, mais aussi Sly Stone, Fela, Gainsbourg. Le support n'a pas d'importance au final j'écoute des Cds et des K7. Les premiers vinyles que j'écoute sont ceux de mon père Jimi Hendrix, Pink Floyd, Georgio Moroder, ou encore James Brown.
Ta première approche du beatmaking et comment as-tu appris les tips ?
Je commence à faire des beats hyper tardivement après avoir acheté ma première guitare en 1996 j'ai 19 ans. Deux ans plus tard je m’achète un piano et c'est seulement en 2000 que j'ai mon premier ordi avec la volonté de faire de la musique. Je ne suis pas à fond sur le sample vu que je me débrouille avec mes instruments, mes influences d'alors sont nu soul et trip hop. Je bosse avec quelques Mc tourangeaux comme Sondlam ou encore avec Aymel une chanteuse nu soul avec qui je ferai les sélections du printemps de Bourges. J'arrive à la Réunion en 2002 mais c’est après quelques galères que je décide de reprendre un peu le beatmaking. Je commence alors à faire des beats pour MLK un collectif historique du sud de l'île. On doit être autour de 2006. Je suis un musicien totalement autodidacte et parfaitement approximatif. J'écoute beaucoup de musique j'analyse les beats des maîtres de la discipline. Je traîne aussi sur des forums de beatmakers à l'époque où ça existait encore. Et je pratique encore et encore, jamais satisfait. Je suis patient et je commence seulement à me sentir serein avec mes beats. Le travail autour du séga et du maloya m'a tellement fait progresser. Mon but de vouloir sonner hip-hop farouchement avec des samples ternaires ça été un vrai combat, mais aujourd'hui j'ai compris des trucs et j'ai développé mes propres astuces qui me permettent de taper dans n'importe quelle musique pour faire des beats. J'ai plus besoin de digger, je cultive l'étrange et l'incongru avec le risque de parfois avoir l'impression de ne pas sonner lourd, mais c'est aujourd'hui l’esthétique que je défends.
Tu sembles être un digger éclairé, du moins sur les musiques de l’Océan Indien. Chines-tu la musique sur Internet, où arrives-tu à chiner des vinyles ?
J'ai été libraire et disquaire pendant dix ans, du coup j'ai pas mal écumé les sorties Cd. Et parallèlement j'ai sillonné les médiathèques mais c'est en 2012 que je commence à chiner du vinyle dans les brocantes et les dépôts vente de l’île. La bulle inflationniste sur le disque n'a pas encore explosé et j’acquiers rapidement des centaines de 45 tours qui me permettent de commencer mon travail de composition. J'ai acheté une fois un 45 tours sur le net. Le « Lélé/Malaazé » de Malaaz, une tuerie psyché funk créole, difficile à trouver sur l’île. Il y a un épisode Dig Dig avec un sample de ce disque d'ailleurs.
Change The Doulèr, by Segadelik
GazZ...ilion Ear, by Segadelik
My Favourites Kafrines, by Segadelik
Go Reasons Monsoon feat. Westside Gunn, by Segadelik
Astèr it's a Great Day (Interlude), by Segadelik
Lo Dé Nuttin, by Segadelik
Ouwala 2 Stings feat. Westside Gunn, by Segadelik
Air For Aniel, by Segadelik
Cokane Bodié, by Segadelik
Vomit in Mafate, by Segadelik
La Pli Dann' Fon Mafat (Outro), by Segadelik
Peux-tu nous parler de tes samosas que tu cuisines ?
S'ils s'appellent samosas c'est déjà pour le clin d’œil aux Donuts de Dilla. Ensuite comme pour le nom Segadelik le samosa et le séga sont communs aux îles de l'Océan Indien. Un samosa c'est autant réunionnais que malgache seychellois ou mauricien. Après j'ai gardé la graphie anglaise du mot pour les répandre plus facilement sur la planète. Les samosas sont donc des beats hip-hop instrumentaux avec des samples issus uniquement de vinyles parus dans la zone. J'en ai des centaines, je me prépare pour commencer à les distribuer en soirée. Le samosa Dj Set sera je l'espère un concept suffisamment original pour trouver un public. C'est une nouvelle façon de découvrir les musiques de l'Océan Indien, du hip-hop avec des saveurs inédites. En 2020 deux samosas ont quitté l'Océan Indien pour se retrouver sur une chouette compile vinyle du label londonien On The Corner, « Door to the Cosmos » grâce aux amis du label mauricien Babani Records.
Est-ce de tes samosas qu’émanent tes 17 épisodes de « Can You Dig it » ?
Pendant le Covid on décide de ne plus jouer et Kosmokaf emménage en centre ville de Saint- Pierre, dans un appartement cool avec cette terrasse et son mur de six mètres. On invite le talentueux Vincent Box pour peindre le mur et on fait un petit film de la journée. On le monte avec un beat avec un sample pays. On a le point de départ des sessions « Can You Dig Dig It ? ». Un Samosa, un mur, un invité. On invite du monde, des choses se font d'autres avortent mais on tient bon. On s'ouvre à 360 degrés avec l'idée de créer des rencontres improbables. Je m'adapte aux invités en essayant de proposer un beat qui colle à leurs univers, parfois un samosa, mais aussi des beats avec du maloya ou des enregistrements plus récents. On ne diffuse que sur Facebook dans la quasi confidentialité mais rien n'entamera notre volonté de faire et de vivre le truc parce qu'au final il n'y a que ça qui compte, vivre de beaux moments de partage et d'échange. La diffusion c'est un cadeau qu'on fait aux auditeurs, dès lors ça ne nous appartient plus.
Comment est né Segadelik et peux-tu nous présenter ses membres, depuis ses débuts jusqu’à sa tournure théâtrale, plus récente ?
Segadelik est né quand je commence à me dire qu'avec ces centaines d’instrus à base de séga j'ai un projet qui tient la route. Je pense rapidement à collaborer avec un rappeur. Alors j'appelle Cedric aka Dikwan qui deviendra Kosmokaf. Rappeur issu du collectif SudKonscient dans la pure tradition du kickage, à l'ancienne. Il a une belle écriture, une présence scénique, et la différence avec beaucoup de ses collègues c'est sa capacité à l'humour et à l'autodérision. On est rejoint par Flo aka Dj Slhigh Kut turntablist et beatmaker qui, lui, devient Gaby Slai Kut. Kosmokaf commence à écrire et rapidement propose des morceaux avec un storytelling commun, il est en train de créer des personnages. Il me confie aussi sa volonté de ne pas se saper en rappeur mais plutôt comme son daron dans les années 70, comme les orchestres de séga de l'époque. On a donc des personnages, des costumes et rapidement j'abandonne l'idée d'être derrière des machines pour devenir le personnage secondaire qui permet de créer des interactions, accessoirement je fais les backs. Mon identité passe ainsi de Madbib à Ol' Dirty Bastèr. Au final on propose un spectacle avec du rap aux textes gavés de second degré, des beats hip hop avec des samples de musiques réunionnaises, des scratchs, et des sketchs avec des personnages souvent ridicules mais je l'espère parfois un peu drôles. Un membre s'est ajouté au collectif c'est Joris aka HdSLcN, rappeur, graphiste, vidéaste, il fait tout le mec. Il est Jacky Lechat Nwar dans Segadelik.
En fait tu connais tous les beatmakers de l’île, ils sont nombreux ? Tu as même contribué au lancement d’un contest de beatmaker du nom de 100Kontest ?
Je connais plein de faiseurs de son, beaucoup sont dans leur coin. Il y a plein de bons beatmakers dans plein de styles. Le 100 kontest était une bonne occasion de créer des liens. Je propose l'idée à Tonytso qui a monté le festival et j'ai géré le premier 100 kontest beatmaker. C'était très sympa mais je n'ai pas continué par manque d'envie et de temps aussi.
Peux-tu nous parler de la genèse du projet Michel Fock Doom ? Et y a-t-il exclusivement des samples de Ti Fock-interviw ici ?
Pour ce projet je pars du visuel, l'album Mafate de Ti Fock avec ce beau masque que j'ai délicatement emprunté pour mon logo m'évoque inévitablement celui de MF Doom. Du coup je me lance dans le mélange sonore. J'utilise que des morceaux de Ti Fock. La musique si riche de Ti Fock colle tellement au flow libre de MF Doom qu'il ne pouvait pas y avoir meilleur mariage. J'appelle le projet Michel Fock Doom parce qu’évidemment ce sont les mêmes initiales. Je suis allé le faire écouter à Ti Fock, chez lui, grâce à Dj Konsole. Il a parfaitement accueilli l'idée. Il comprend en l'écoutant l'intemporalité de sa musique. C'est important pour moi de rencontrer les musiciens réunionnais que je sample.
Selon ce principe tu as aussi fait un mash up avec Bronson et le titre « Oté » de Comoran Group ?
Là le rapprochement est juste stylistique, ce 45 tours de Cormoran est incroyable et dans la veine des morceaux qu'utilise Action Bronson. Parfois je pars d'un jeu de mot comme le Beastie Boyer qui mixe Les Beastie Boys avec Jean Pierre Boyer un chanteur populaire des années 80 à la Réunion. Sur le même principe et en hommage à Trugboy je suis en train de concocter un De la Soul Men avec des samples des Soul Men un orchestre réunionnais prolifique et très populaire.
As-tu des limites dans le sampling ?
Je n'ai plus aucune limite, je sample des disques que nombre de beatmakers n'essaierait même pas d'utiliser après écoute. Mon approche devient singulière grâce à ce choix hyper restreint et pas évident, mais maintenant pour moi le séga c'est ma soul music. Je devrais penser à faire des compiles Shaolin Sega, tiens !
Composes-tu au clic ? Et comment ton home studio a-t-il évolué depuis tes débuts ?
Ma config s'est restreinte je suis passé du home studio où je faisais des prises de guitares, rhodes, percus dans Logic à juste une platine une carte son et une vieille mouture de Reason. C'est en limitant mes possibilités que j'ai réussi à trouver ma voie. Pour faire des samosas j'enregistre quasi à l'aveugle tous mes disques sans exception. Je sors un beat par disque à minima. Le plus gros du travail reste la découpe, c'est très rare que j'utilise des boucles, je suis obligé de beaucoup déconstruire.
Places-tu des beats pour des Mcs à la métropole ou à l’étranger ?
Je bosse beaucoup avec les gars de Première Ligne, Skalpel et E.One, c'est ma famille de rappeurs métropole, on va dire. Même s'il m'arrive de lâcher des beats sur d'autres projets, c'est principalement avec eux que je collabore. Skalpel a rappé sur un beat avec un sample de maloya d'ailleurs, sur son album en espagnol le morceau est « Soy OsX » en feat. avec Billie Brelok. Et E.One aussi sur le morceau « Ce que je Vois » sorti en 2017 sur son album William Blake. En 2016 j'ai commencé à bosser sur un Ep commun avec Gotham Green, un Mc de New York. Un morceau est sorti mais le projet a été abandonné. Le gars s'est tourné vers le stand up. Je n’ai jamais trop cherché à collaborer, la discrétion c'est peut-être mon défaut.
Le caillou est un endroit plutôt préserver des influences américaines, d’ailleurs c’est très rare que des Mcs ou Djs américains performent à la Run. Qu’en dis-tu ?
Il y a plusieurs raisons, je perçois d'abord une méconnaissance de la culture hip-hop, je veux dire l'essence du truc parce qu'ici hip-hop ça veut dire danse, et street art à la rigueur. Pour les musiciens de hip-hop subsistent les mêmes clichés qu'il y a vingt ans. Alors que c'est la musique qui a imprégné toutes les musiques aujourd'hui. MOP et Plug One sont les seuls artistes rap cainris que j'ai pu voir ici, c'est maigre.
Il y a nombres activistes hip-hop à la Run mais où faut-il être pour vivre une soirée hip-hop hormis le circuit des festivals et de l’open mic de 36 Pirates ?
Et connais-tu les soirées secrètes Check The Bass ?
Je ne connais pas les soirées Check the Bass mais moi je suis abonné aux sessions Segadelik à Saint-Pierre chez Kosmokaf, où on reçoit nos invités pour les "Can You Dig Dig It ?"
On essaye de refaire vivre un peu de l'esprit hip-hop autour d'un carry et de gros sons.
Que représente pour toi le vinyle aujourd’hui ?
Les vinyles et en particulier ceux de l'Océan Indien c'est la matière première de toute mon activité créative. Segadelik n'existe pas sans eux, c'est de la matière sonore, visuelle et culturelle. C'est le terreau sur lequel repose toutes mes fondations artistiques aujourd'hui.
Ton adage créole favori ?
Koulèr la po la pa koulèr lo ker. Soit, la couleur d'un humain n'en fait pas sa valeur.
Hormis le 31 décembre, où faut-il être pour faire des beach party avec Dj en bord de mer ?
Je suis un vieil ermite fidèle à l'image du producteur qui préfère son antre de création aux mondanités. Je suis peu friand de ce genre d'événements et en ce qui concerne la plage je ne pense pas que ce soit le lieu pour.
Tes endroits favoris sur l’île pour festoyer ?
La vérité, l'endroit parfait est partout, c'est celui où je suis et ça dépend seulement de la qualité des personnes qui m'accompagnent. L'important c'est l'instant. Les lieux qui comptent pour moi à la Réunion sont ceux de la nature, plus propices à la simplicité qu'à la fiesta.
Tes endroits favoris sur l’île pour chiller puis manger ?
En ce moment l'endroit où je préfère chiller, parce que ça j'aime bien ça chiller, c'est sur la plage des Roches Noires, à Saint-Gilles, quand le ciel se couche et qu'Anifa la Fanm Fanal chante pour moi ses fonnkèrs (poème qui vient du fond de cœur, de l’âme - ndlr). Il nous arrive d'y manger assis sur le sable, loin des tables bruyantes et chics des terrasses bondées.
Qu’est-ce qui te rend fier aujourd’hui ?
Ce qui me rend fier c'est quand un gramoune (personne âgée – ndlr) m’achète un tee-shirt, parce que oui je fais de jolis tee-shirt aussi, juste parce qu'il a été touché par le message qu'il y a lu. Voilà ce qui me rend fier, que mes créations puissent être appréciés et comprises comme une vraie démarche culturelle qui honore la Réunion. Comme lorsque des artistes militants culturels de l’île rappent à plusieurs sur un de mes beats pour produire un manifeste sur la kréolité, un morceau à l'initiative de Oze qui s'appelle « Mon Lang ».
Interview par Supa Cosh… / Photos par Tropik Visions