2023-03-16
BEN LAMAR GAY INTERVIEW
Pointure du bouillonnant creuset musical International Anthem, Ben LaMar Gay synthétise avec brio la culture afro-américaine et, par extension, les questionnements liés à l’Afrique ou aux registres d’avant-garde. À l’affiche du festival Banlieues Bleues, vendredi 24 mars, à la Dynamo de Pantin, le compositeur multi-instrumentiste de Chicago évoque, en préambule à ce concert, sa dernière pièce contemporaine, les techniques poétiques liées au cut-up, l’attraction exercée par les médias dits visuels, ou bien encore son rapport à un pays-continent comme le Brésil…
Le titre de votre album « Open Arms To Open Us » sonne de manière positive…
Ca induit surtout un geste simple, fait pour aider les personnes en quête d’émancipation. Le fil conducteur, c’est mon parcours et les expériences inhérentes, le tout exprimé par le son.
Ce disque incarne la notion de métissage mais également une certaine idée du collage tel qu’il était pratiqué par les écrivains Beat…
C’est le cas de « Nyuzura », un morceau coécrit avec l'une de mes artistes préférées, l'interprète britannico-rwandaise Dorothée Munyaneza. Cette plage est chantée dans sa langue maternelle, soit le kinyarwanda. Concernant le courant dit de la Beat Generation, c’est très intéressant car les figures principales de ce mouvement étaient largement influencées par le répertoire musical afro-américain. Il en résulte un rendu évolutif même si je ne suis pas sûr que le terme jazz soit ici approprié. En fait, je préfère proposer un concept unique, via un parcours artistique à plusieurs niveaux. Mais sans association délibérée des sens comme c’est le cas pour la synesthésie.
Pouvez-vous présenter « Certain Reveries », votre dernier enregistrement ?
« Certain Reveries » incarne la moitié d'une pièce multimédia qui a été programmée au London Jazz Festival en 2020, lors d’une création en live stream. L'autre partie de cette pièce est une vidéo de quatorze minutes intitulée « Balogun », d’après ce vaste marché de plein-air situé à Lagos, au Nigéria. « Certain Reveries » et « Balogun » relèvent des souvenirs et des fantasmes ressentis lorsque j’arpentais les allées de ce même marché. Formellement, la musique de « Certain Reveries » est un mélange d'improvisations et de thèmes construits à partir de motifs textiles trouvés sur place.
Comme Ornette Coleman avec Jackson Pollock, vous développez une relation puissante à l’image. Par quel biais cultivez-vous cette interaction ?
Je suis honoré que vous fassiez ce parallèle entre ces artistes et mon travail. Mais, sauf le respect que j’ai pour eux, mon influence vient d'ailleurs. A vrai dire, je n’ai pas connu directement Ornette Coleman ou Jackson Pollock. Pour l’histoire, ce sont des créateurs de Chicago qui m'ont poussé à l’interaction entre l'image et le son. Pour résumer ce cheminement, la culture hip-hop et l'AACM (dont Ben LaMar Gay fait partie - ndlr) ont alimenté mon rapport à la dimension visuelle. Ce dernier groupe culturel représente aujourd'hui la même chose qu’en 1965. La réponse se trouve au travers du nom in extenso : Association For The Advancement Of Creative Musicians (1)…
Comment expliquer cette fascination pour le Brésil ?
Je n’ai pas, à proprement parler, de fascination pour le Brésil. Ca relève surtout du vécu. Ma fascination se porte plutôt sur l‘Afrique et sur le rayonnement africain dans le monde. Hormis une Mecque comme Chicago, d’où je proviens, le Brésil a été ma porte d’accès concernant la diaspora africaine. Quant à la musique brésilienne, j’aime beaucoup Tom Zé. C’est un artiste brillant, qui n’hésite pas à défricher. Je l’ai ainsi vu sur scène à São Paulo. Sa prestation a répondu à toutes mes attentes.
Comme Detroit ou la Nouvelle-Orléans, Chicago occupe une place centrale pour la culture aux États-Unis. Pouvez-vous traduire les raisons ?
À bien y regarder, chaque endroit sur terre développe sa propre culture. Après, certaines industries ont tendance à amplifier les particularismes afin d’obtenir des gains, financiers. Les trois villes que vous citez ici sont des lieux culturels emblématiques. Cela s’explique par l’implantation de fortes communautés afro-américaines. Ces cités ont également été enrichies, au fil des siècles, par la présence de nations amérindiennes. Par exemple, à Chicago, nous devons beaucoup à certains peuples premiers comme les Potawatomis, les Ojibwes et les Miamis, pour n'en nommer que quelques-uns.
Quelques mots à propos du label International Anthem et de musiciens comme Angel Bat Dawid ou Makaya McCraven ?
Ce sont des amis, artistes et penseurs merveilleux. On fait tous partie intégrante du village artistique mondial…
Quid de vos projets ?
Mon quartet sera en tournée en Europe, ce printemps. Le groupe sera composé de Will Faber à la guitare, de Tommaso Moretti à la batterie, de Matthew Davis au tuba et de moi-même pour les autres instruments.
Créé il y a une dizaine d’années par Scottie McNiece et David Allen, International Anthem est une véritable pépinière de talents. Outre Ben LaMar Gay, ce label propose une grande diversité de climats. C’est le cas de Makaya McCraven, la locomotive de l’enseigne américaine, et de « Universal Beings », un album qui ouvrira la porte à une foule de sessions dont un exercice de réécriture autour du poète Gil Scott-Heron. Particulièrement créative, la regrettée trompettiste texane Jaimie Branch reste d’actualité avec « Fly Or Die II: Bird Dogs Of Paradise », une œuvre visionnaire marquée par des arrangements complexes et des prises de position tranchées. À noter que certaines prises de son ont été effectuées au Total Refreshment Centre et au Cafe OTO, deux pôles londoniens fertiles. La charismatique Angel Bat Dawid est également indissociable de l’esprit International Anthem comme le rappelle « The Oracle », un disque illustré par moult références au champ improvisé et par un jeu audacieux à la clarinette. Enfin le multi-instrumentiste britannique Alabaster DePlume complète cette liste avec une production étonnante qui tend, pour le moins l’esprit, vers l’école de Canterbury et des figures hautement recommandables comme Kevin Ayers ou Robert Wyatt.
(1) L’Association For The Advancement Of Creative Musicians (AACM) est un collectif de musiciens afro-américains lancé en 1965 par différents instrumentistes dont le pianiste chicagoan Muhal Richard Abrams (voir la vidéo ci-dessus). Sa mission est de promouvoir le jazz et les genres concomitants. D’essence politique, ce prestigieux groupe artistique revendique la mutualisation des énergies et l’excellence. Il s’est développé dans le sillage du free jazz et d’adhérents comme l’Art Ensemble Of Chicago ou Anthony Braxton.
Recueilli par Vincent Caffiaux / Photo par Alejandro Ayala CROP