2022-12-19
INTERVIEW BAPTISTE LAGRAVE
Baptiste Lagrave sort « Empty », son premier Ep. Il est encore seulement disponible en version dématérialisée mais le jeune beatmaker surprend par son aisance à parler de son travail. Lauréat de FoRTE et soutenu par le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris il nous a fait découvrir son œuvre dans des conditions optimales grâce au Dolby Atmos et à une trentaine de haut parleurs répartis à 360 degrés... Rencontre avec Baptiste Lagrave, le temps de nous expliquer comment il est passé de l’apprentissage de la musique classique au Djing, puis du beatmaking au Conservatoire, jusqu'à « Empty ».
À quel moment bifurques-tu de la musique classique à la musique électronique ?
Mon enfance a vraiment été bercée par la musique classique, héritage de ma grand-mère pianiste. Mon choix s’est vite orienté vers le violon, s’en est suivi un parcours au conservatoire qui m’a notamment permis de jouer en orchestre. En parallèle de ces sonorités déjà très vastes, j'étais fasciné par l’univers qu’avaient les Daft Punk et plus largement le crew de Ed Banger de l’époque. Les possibilités infinies données par les synthés, leur son complètement crade, et saturé, de « Rollin’ & Scratchin' » ou de « Genesis » des Justice m’a mis une énorme claque auditive. En parallèle je découvre le Djing et commence à mixer pour des soirées privées, ça m’a aussi forgé une culture de sentir et d’observer ce dont un public a envie. L’envie de passer mes propres sons est vite apparue alors j’ai investi l’argent que je gagnais en faisant Dj dans du matériel de composition pour faire un petit home studio au lycée. Mes soirées étaient rythmées entre la pratique du violon et les expérimentations de M.A.O. J’ai ensuite réalisé des études supérieures développant la partie musicale et technique au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Ça m’a permis de comprendre davantage les différents enjeux de production et d’acquérir une certaine maîtrise des outils.
Quel apprentissage as-tu retenu de tes deux ans au studio Motorbass ?
Avant tout, ça m’a appris à m’acharner et à m’accrocher pour faire aboutir un projet. L’idée de travailler avec Zdar est apparue assez tôt dans mon parcours, notamment après l’écoute de « Wolfgang Amadeus » de Phoenix. C’était de la pop/rock mais ça sonnait comme de la house, ça me rendait fou ! Après mon bac je suis directement allé toquer à la porte du studio Motorbass pour déposer un CV dans l’espoir d’y faire un stage. J’allais en déposer un nouveau dès que je passais par Paris. Après mon admission au CNSMDP, j’ai changé de stratégie : il fallait directement passer par lui. J’arrive à l’alpaguer après une interview publique à la Gaîté Lyrique, il me laisse son mail. Après une vingtaine de mails de relance (sur quelques mois quand même…), j’ai enfin une réponse : “Ton opiniâtreté est toute à ton honneur. C'est exactement le genre de verrue que j'apprécie et qui est primordiale dans ce métier. Viens demain matin au studio.” Pendant ces deux années à fréquenter le studio en parallèle de mes études au conservatoire, j’étais fasciné par le rapport humain qu’avait Zdar avec les artistes qu’il accueillait. C’était beau, simple et il arrivait à les mettre à l’aise en un rien de temps. Je pense que c’est une qualité précieuse et rare. Il fallait aussi toujours créer un mood particulier pour l’accueil des artistes, toujours dans l’esprit que les invités se sentent dans un cocon créateur hors du temps. Cela m’a aussi permis de me familiariser avec du matériel mythique de studio dont la légendaire colonne de 17 EQs Pultec, des synthétiseurs rares et sa collection immense de vinyles qu’il fallait trier… Il avait vraiment un goût immense pour le beau. J’ai pu être assistant avec Antoine Poyeton, toujours en poste au studio, sur « Dreems », le dernier album de Cassius. Son élaboration a duré plusieurs mois. Être si proche du processus créatif du duo était précieux, leur goût pour le détail, voir se faire et se défaire une maquette, un mix, côtoyer les doutes et les moments de fulgurances était vraiment précieux pour la suite.
Tu viens de sortir ton premier Ep : "Empty". Cela veux donc dire qu'il est possible de solliciter la Bourse FoRTE avec une démo d'un seul titre ?
Pour le dépôt de dossier, il n’est pas nécessaire d’avoir déjà une démo. On peut expliquer l’univers qu’on veut développer et donner des références en expliquant son parcours. La région nous laisse carte blanche pour la réalisation du projet.
Pourquoi as tu choisi d'être dans le noir pour la séance d’écoute de ton Ep ?
La séance d’écoute immersive était une expérience importante à proposer aux auditeurs. On a vraiment perdu l’habitude de se poser et d’écouter de la musique assis dans un siège. Le fait d’être plongé dans le noir enlève toute stimulation visuelle et permet d’être complètement présent dans l’instant et de plonger dans la musique, en immersion dans le son. Cette expérience m’a donc paru évidente.
Parle-nous de l'intérêt du Dolby Atmos dans ton processus de création ?
Je suis fasciné par la sensation que peux créer le déplacement d’objets sonores dans l’espace, une sensation que j’ai découverte pour la première fois lors d’un concert de musique électro acoustique où Jonathan Prager officiait en interprétant « La Création du Monde » de Bernard Parmegiani. Ce type de concert consiste à diffuser l’œuvre enregistrée en stéréo sur un orchestre de trente haut parleurs répartis à 360 degrés dans la salle. On pouvait vraiment sentir des effets de mouvements francs de déplacement du son. Ça m’a vraiment marqué. J’ai ensuite travaillé avec plusieurs chorégraphes de danse contemporaine pour créer de la matière sonore à exploiter spatialement lors des représentations et donner encore plus de relief et d’immersion. L’occasion de faire un live spatialisé 360 m’a été offerte par Gauthier Simon, ingénieur du spécialiste en son multicanal. Ça a confirmé mon envie de développer un univers musical très sensoriel et organique, et c’est donc naturellement que j’ai proposé à Gauthier de mettre en espace mon Ep « Empty ». Ça donne vraiment une autre dimension à la musique, on peut venir ajouter une lecture toute autre et parallèle au format stéréo. Rien que le fait de pouvoir disperser les objets sonores dans une sphère autour de soi permet de prendre conscience des détails de production. La narration musicale est revisitée et amplifiée par les mouvements. Cela donne des possibilités de créations encore plus grandes ! Le Dolby Atmos est un format de son multicanal parmi tant d’autres, mais c'est celui qui semble se démocratiser le plus auprès du grand public. À suivre donc.
Pour "Empty" as-tu seulement créé avec des synthés ?
Dans le studio où j’ai composé, il y avait un Moog Sub Phatty, un Korg Minilogue et Monopoly, un OP-1, et des racks d’effets dont une reverb 480 et un H3000. Ce que j’aime avec l’analogique, c'est vraiment le rapport très physique à l’objet, qui, en tant que musicien ayant pratiqué le violon pendant des années est assez important pour composer. Le reste des synthés et des effets étaient en plug in, je reste persuadé que c'est un alliage de toutes ces technologies qui fait qu'un son est à la fin unique.
"Empty" a été mixé dans le studio d’Apparat…
Je voulais vraiment produire cet Ep en travaillant avec des personnes inspirantes. Cesar aka Cubenx est signé chez InFiné Music et a notamment pu contribuer au mix de plusieurs titres de Rone, artiste particulièrement inspirant. L’envie de travailler avec sa patte sonore pour le mix était donc naturelle. Et il m’a invité à venir assister au mix à Berlin. Étant en plein déménagement, nous avons atterri dans le studio d’Apparat qui est proche de celui de Cubenx.
Parle-nous des sources de tes textures que tu samples, viennent-elles d'une banque de sons ou as-tu enregistré des bruits ?
C'était important pour moi que l’auditeur puisse cérébralement se représenter de grands espaces et une immersion dans un autre élément. L’eau a toujours représenté pour moi une sorte de refuge hors du temps. Avec différents synthés, beaucoup de delays et de reverbs différentes, j’ai voulu recréer cette sensation de grandeur en jouant sur les notions de vide et de saturation de l’espace. Toutes les percussions sont un alliage entre des samples persos ou des samples historiques comme les TR 808/909. Mais de manière générale, j’aime beaucoup retravailler les samples, je ne les laisse jamais bruts. Dans « Abandon » par exemple, il y a vraiment une sensation de saturation et d’un côté un peu crade du son qui me plaît, avec énormément d'aspérités. C'est le résultat de plusieurs chaînes de traitement des drums, et dont les paramètres de traitements ne sont jamais les mêmes au cours du temps.
As-tu envie de te différencier des autres producteurs ou au contraire es tu fortement influencé par un artiste, un courant ?
Je pense que tout producteur est en quête permanente d’un son qui le représente, et surtout d'un univers dans lequel il peut expérimenter et s’épanouir. Cette question de différenciation me suit en dilettante. Je trouve ce chemin pas forcément facile, on peut parfois être confronté à un tas de questions et de doutes sur la création et sur sa légitimité. Avec l’héritage de 1000 ans de musique écrite derrière nous, on se demande ce qu’on peut bien y apporter de nouveau. J’essaye de me centrer avant tout sur des sonorités que j’ai pu entendre qui m’ont profondément marqué : les sonates piano/violoncelle de Schubert, « la Nuit Transfigurée » de Schönberg, les thèmes fantastiques de François de Roubaix qui m’évoquent à chaque fois le monde sous marin, les nappes oniriques de Boards of Canada ou encore les productions de James Blake. J’essaie donc au fur et à mesure de mes productions et en participant aussi à des projets de musique à l’image de condenser cet héritage en gardant en tête qu'il faut avant tout prendre du plaisir et écouter ses sensations du moment.
Comment as-tu eu connaissance de FoRTE et après un an de soutien parle nous des avantages de l'accompagnement ou est-ce uniquement un soutien financier ?
Un ami m’a envoyé l’appel à projet de FoRTE, je ne connaissais pas du tout auparavant. Il fallait simplement trouver une structure avec qui présenter le projet. Pour mon mémoire de master portant sur la place de l’artiste dans l’industrie musicale, j’avais lu L’artiste et le numérique d’Emily Gonneau. Je me disais naturellement que ça pouvait être une partenaire de taille et solide pour porter le projet et le suivre. Effectivement, après un an, je suis heureux du travail qu’Emily et son équipe de Nuagency ont pu effectuer : notamment du suivi de projet, conseil en stratégie, suivi administratif et financier. Au niveau de FoRTE, je pense que chaque artiste a sa propre expérience vis à vis de l’accompagnement de la structure partenaire.
Tu prépares un 2ème Ep, est-ce sous embargo ou pas et est-il dans la continuité de "Empty» ?
Effectivement, un 2ème Ep est en cours et verra le jour au début de l’année 2023 ! Je le construis en réponse directe à « Empty », un vrai prolongement de ces cinq titres. En parallèle, mon activité de composition à l’image se développe également, plusieurs projets se dessinent pour les mois à venir et je m’en réjouis d’avance.
Quel est ton rapport au vinyle et prévois-tu d'en sortir un ?
J’ai découvert la beauté des vinyles à Motorbass. Je me souviens avoir passé plusieurs jours à trier par genre l’immense collection qu'avait Zdar. Dès qu'il avait un doublon, ça finissait pour la collection perso des assistants donc j’ai pu récupérer quelques pépites. Ça a également développé mon goût pour la collection que j’avais déjà dans les veines par mon père. J’aime aussi beaucoup les vinyles que sortent les labels actuellement, ce sont souvent de très beaux objets pour lesquels le travail de design et de graphisme sont très poussés. Ce n’est donc pas impossible qu’un vinyle puisse voir le jour pour mon projet solo…
Interview par Invisibl Journalist / photos par Harold Roger