2026-07-02
GILB'R
Fin des années 80, à Nice, Gilb’R organise ses premières soirées dans sa ville natale. Début 90 il monte à Paris, devient résident chez Radio Nova. La mythique radio vie ses heures de gloire tandis que le phénomene drum & bass est en plein essor. En 1994, le Dj sort « Jungle Vibes », le premier Cd mixé de jungle music en France. Puis à partir de 1997, il fonde Versatile Records ainsi qu’une société de distribution et s’installe dans les bureaux de Daft Punk, encore méconnu... Sa maison de disques accompagne Etienne Jaumet ou I :Cube. Figure moins glorifier que ses potes de la French Touch mais digne représentant du mouvement Gilb'R appose sa touche hybride sur de nombreuses compiles et flyers à l’internationale. Trente ans plus tard, toujours actif et enthousiaste, il lance « L’Ecole de la Nuit », son deuxième album qui coincïde avec la cinquantième référence de son label. Rencontre dans son studio parisien.
Où as-tu grandi et étais-tu dans un environnement artistique ?
Je suis né en 1969 et j’ai grandi à Nice. Mes parents sont originaires de Tunisie. Mon père écoutait un peu de jazz, mais pas de ouf. Ils n’étaient pas trop dans la musique. Il y avait surtout des cassettes de musique arabe, de musique tunisienne principalement, de la musique folklorique, traditionnelle, aussi libanaise comme Fairouz, des choses comme ça.
Fin des années 80, c’est aussi l’arrivée des rave parties en France, as-tu connu ?
J’ai connu ça en arrivant à Paris. Fin 80, mon frère est parti à New York et il a ramené plein de disques de hip-hop comme Public Enemy, Ultramagnetic MC's, Main Source, 3rd Bass, Three Times Dope, Big Daddy Kane, LL Cool J, Leaders of the New School, Diamond D, KRS-One. On va dire que mon premier amour musical en tant que Dj est le hip-hop. En fait, en 1989, je me suis improvisé Dj et, avec des potes, nous avons fait notre première soirée : Soul Power, au Findlater’s, dans le centre de Nice. Avec du recul, je me rends compte que Christophe, un DJ belge résident au Findlater’s, jouait de la new beat, du post-punk, ce genre de choses que je ne connaissais pas du tout. À l’époque, je n’avais que 16 ans. Et je me rends compte que ça a été une ouverture pour moi, ça a été important pour la suite. Je ne m’en suis rendu compte que plus tard. Sinon, il n’y avait pas encore beaucoup de trucs, alors nous allions aux soirées Pyramides. C’était fun, c’étaient les premières soirées acid house à Nice, à la salle New York, qui avant s’appelait le Superstar. C’était un gros club, à l’ancienne, de 1000 personnes et, comme nos soirées ont assez bien marché, ensuite nous avons fait nos soirées à la salle New York…
Peux-tu nous partager tes souvenirs chez les disquaires à cette période ?
À Nice, il y avait un magasin qui s’appelait Hit Import, tenu par des mecs qui faisaient du hard rock. On aurait dit des mecs de Trust avec les cheveux longs et frisés. Je trouvais pas mal de nouveautés. Il y en avait un autre, je ne me souviens pas du nom, c’était dans une galerie marchande qui n’existe plus, et là je trouvais beaucoup de disques comme du funk, du jazz, des fois des trucs français. À cet âge, je n’étais pas encore dans un genre précis. C’est à Paris, en allant chez Tikaret, que je trouvais des vinyles de hip-hop. Pour moi, le début, quand je suis vraiment rentré dedans, c’était à la sortie du premier album de De La Soul. Après, tout au long de mon parcours, j’ai exploré pas mal de styles.
En quelle année arrives-tu chez Radio Nova, à Paris ?
En 1990, je crois. En fait, juste avant de partir à Paris, j’ai rencontré Pat Cash qui fait partie des premiers à organiser des raves sauvages à Paris, notamment à Bercy dans un tunnel et d’autres endroits squattés complètement dingues (découvrez le documentaire "Ex-TAZ Citizen Ca$h 1987-1994" - ndlr). Lui, je l’ai rencontré trois jours avant mon départ à Saint-Paul-de-Vence, chez l’ancien mec de James Baldwin, un truc improbable, et nous avons parlé de musique. Puis il m’a dit : « Vas-y, si tu viens à Paris, viens chez moi… ». Et moi, très naïf, j’ai débarqué de ma province chez lui et c’était dans un squat, rue du Croissant. C’était dingue car les murs étaient tapissés de papier aluminium, il passait sa journée à faire de la techno sur une 303, il y avait des gens qui passaient tout le temps. Je suis resté trois jours, avant même d’aller toquer chez Nova. En fait, c’est grâce à lui que j’ai eu mes premiers gigs à Paris. Nova n’était pas encore diffusée à Nice, mais je connaissais déjà grâce à des cassettes qui tournaient. C’était déjà mythique pour pas mal de monde de ma génération. Nova a apporté énormément. En fait, je suis arrivé à Nova car, à Nice, j’avais rencontré Marc qui travaillait chez Nova et je lui ai demandé si je pouvais passer. Et il m’a dit oui. Alors j’ai commencé à traîner chez Nova et j’ai rencontré Loïk Dury qui a regardé mon bac à disques. Puis il m’a fait rentrer à Nova, c’est devenu un peu mon mentor. Grâce à lui, j’ai découvert la house, pas mal de trucs, de la musique psychédélique, par exemple, que je ne connaissais pas. Mon label Versatile est vraiment une émanation de ce que j’ai vécu à Nova à ce moment-là. J’étais hyper amoureux de la musique et j’avais des lacunes, d’ailleurs j’en ai encore… (rires). Pour découvrir la musique, tu ne pouvais pas rêver mieux !
À cette période, où mixais-tu ?
Il y avait le What’s Up Bar, Shéhérazade où j’ai beaucoup mixé avec Loïk… Comme je travaillais à Nova et que j’avais une exposition assez cool, j’étais beaucoup plus sollicité en tant que Dj. J’ai mixé à La Loco, au Rex évidemment, et j’ai un peu fait tous les clubs de Paris, plus plein… Enfin, ce n’étaient plus vraiment des raves mais les soirées Xanadu qui étaient organisées par Fred Agostini. C’est lui qui ensuite a fait les soirées Respect avec David Blot et Jérôme Vigier Kohler. À cette époque, c’était essentiellement à Paris, puis quand j’ai lancé Versatile, ça s’est plus ouvert à la province. Je ne saurais pas forcément te dire les noms des clubs, mais le gars de Dizonord, qui fait une collection de flyers, m’a dit : « C’est incroyable le nombre de flyers sur lesquels tu es. C’était une époque qui était très dense en soirées, pas seulement dans les clubs. Aujourd’hui, je trouve que l’on revient un peu à ça. Il y a de jeunes collectifs qui organisent dans des endroits différents des clubs car les clubs, faut le dire, c’est devenu un peu pénible. Au moment de l’acid jazz, avec Loïk, nous faisions la tournée des clubs pour promouvoir l’acid jazz et on est allés dans des clubs comme le Macumba, des clubs vraiment deep deep, et on a vu des trucs… Ça ne s’est pas systématiquement bien passé. C’était formateur car quand tu arrives dans un endroit où le Dj joue Indochine, de gros hits, et que tu passes de l’acid jazz, les gens ne sont pas du tout là pour toi. Ils nous regardaient comme des aliens…
À partir de quand deviens-tu compositeur, puis-je dire beatmaker ?
Je ne sais pas, peut-être ni l’un, ni l’autre ! En fait, ça commence aussi quand j’étais à Nova. Il y avait Liam - alias Doctor L – interview ici - qui faisait la musique pour le groupe de rap Assassin. Il avait un studio, on va dire qu’il squattait aussi chez Nova. C’était un très bon pote de Loïk, ils avaient fait Chez Roger Boîte Funk… Et donc Liam avait un FZ-20, un sampleur de Casio, un des premiers sampleurs, et c’est ainsi que j’ai découvert ça. Après, en 1992, j’ai acheté le même à New York, à Towa Tei, le DJ du groupe Deee-Lite que j’avais rencontré à Nova. Il m’a vendu le sampleur qui a servi à faire le méga tube « Groove Is in the Heart ». Mon travail musical, je le vois plus comme un truc de collage que de composition ou de beatmaking. Évidemment, il y a les boîtes à rythmes. Le sampleur, c’est une boîte magique parce que sans sampleur, je n’aurais jamais pu faire de la musique.
Ça s’est enchaîné vite, as-tu fait beaucoup d’aller-retour Paris–New York ?
Oui, très, très vite. J’y suis allé quelques fois, pas de ouf. C’est là aussi que j’ai découvert la house de New York et du New Jersey, la fameuse house de New York, disons le garage. J’écoutais Tony Humphries à la radio et, pour le hip-hop, il y avait aussi les shows radio de Funkmaster Flex, Bobbito. Les disques commençaient à être pas mal importés à Paris à ce moment-là. Pour la house et la techno, c’était BPM, rue Keller. Après, Rough Trade est arrivé. Puis, rue du Faubourg-Saint-Antoine, c’était sur deux étages, je crois, Vibes Station avec la nana, à partir de 93. Il y avait aussi la Fnac. Faut dire qu’à Nova, nous n’étions pas très bien payés mais c’était cool car nous étions aussi payés en disques et j’avais un compte au service Import de la Fnac. Pour les nouveautés, c’était vraiment dingue, notamment à Montparnasse… À ce moment-là, j’achetais énormément de disques. Aujourd’hui, on a du mal à s’imaginer ça mais, à l’époque, la Fnac était bien achalandée et importait des vinyles de hip-hop et de house des USA.
Tu sembles plus être absorbé par la scène anglaise que par la scène américaine. Tu allais faire masteriser tes tracks chez The Exchange avec Simon Davey, pourquoi allais-tu si loin ?
Bah, pour la qualité. J’aurais pu aller plus loin, comme à New York avec Tom Coyne. En France, il n’y avait carrément pas encore l’offre. Effectivement, nous avons commencé avec The Exchange, puis toujours en Angleterre chez Metropolis. D’ailleurs, je vais toujours en Angleterre aujourd’hui. Je n’y vais plus physiquement mais, à ce moment-là, j’y allais, parfois avec l’artiste. C’était dingue. Simon a masterisé tous les trucs de d’n’b, jungle les plus importants du moment comme Photek, etc. Simon m’a raconté des histoires. Je crois qu’il allait carrément avec son sampleur pour faire les derniers changements… Je repartais avec mon dubplate et, plus tard, vers 94, quand j’étais à fond de jungle, j’allais chez Music House, chez de vieux Jamaïcains. Il y avait toute la scène essentiellement jungle qui faisait la queue. Et, en attendant ton tour, tu entendais les tracks qui étaient en train d’être gravées. Et il y avait plein d’échanges, c’était dingue : « Tiens, tu me files ce DAT, je te file ce DAT. » C’était une époque 100 % vinyle.
Justement, en septembre 1994, tu as lancé « Jungle Vibes », considéré comme le premier Cd mixé de jungle music…
En France, oui, un Cd officiel. Nous avions clearé les titres, c’est sorti chez Crammed en grande distrib' ! Ce qui m’a attiré dans la jungle, c’est le côté synthétique et le fait de retrouver le hip-hop, le ragga, le dub, la house et la techno en une seule musique. J’aimais aussi beaucoup le côté technique dans le mix, il fallait être super tight pour mixer, et l’aspect technique, c’est quelque chose sur lequel je me suis toujours appuyé. Quand tu as une bonne technique, tu peux toujours aller plus loin… Pour les disques, j’allais à Londres quasiment tous les mois. Il y avait un gars qui s’appelait Chris, il s’occupait de VinylDistribution, dans la banlieue de Londres. Il distribuait 70 % des sorties jungle intéressantes, il était super cool. Je revenais avec des paquets de promos et au moins 30 à 40 disques. J’avais une émission sur Nova qui s’appelait « Nova Rollin' », le samedi soir, et je jouais toutes les nouveautés. À ce moment-là, j’étais dans le truc, le plus up to date. Et le milieu ici était assez actif. Il y avait Otis, Science, Jam, Sri, Le Lutin à Toulouse, Elisa devait commencer… J’avais aussi commencé avec Willy Man, qui est décédé… Nous avions monté un squat quai de la Gare avec Willy Man, bref ! Il y avait des soirées au Gibus. Au Rex, nous avons fait venir Photek, Grooverider, je ne sais plus, nous avons vraiment fait venir tout le monde. Je me rends compte que j’ai vécu pas mal de trucs (rires). Grâce à ce Cd, j’ai même mixé en Angleterre, à Vienne. J’ai été invité au club The End, tenu par Mr C, et aux soirées Logical Progression…
Tu es en contact avec Columbia, PolyGram, Source, etc. et pourtant, en 96, tu lances Versatile Records et Future Talk l’année suivante. Pourquoi deux labels et même une société de distribution ?
En fait, nous avons commencé avec la société de distribution, ça s’appelait Funkytown. Nous avions un esprit indépendant de ouf. L’idée était de contrôler un peu tous les aspects du délire. Quand nous avons commencé Versatile en 97, nous étions hébergés chez Daft Punk, rue Durantin. Ils n’avaient pas encore signé chez Virgin, c’était vraiment le début, mais ça commençait grave à buzzer pour eux et ils avaient créé leur label. Isabelle, qui est la mère de mes enfants, qui m’a beaucoup aidé au début, s’occupait de la distribution. En plus de Versatile Records, il y avait Roulé, Scratché, Crydamoure. Sinon, avant que l’on fasse ça, il y avait Salinas Distribution, notre premier distributeur. J’en profite pour rendre hommage à Guillaume la Tortue. En fait, c’était un mec super important pour la scène techno psychédélique… Il s’est retiré car il a été dégoûté par tout ce qui s’est passé après… Il faut rappeler qu’aujourd’hui les mecs sont super contents quand ils vendent 500 vinyles. À l’époque, c’était un vrai truc : 3 000 vinyles, c’était une vente moyenne. Imagine tous les cartons quand nous vendions 5 000 copies, et jusqu’à 30 000 pour « Sunshine People »…
En 1997 sort « Future Sound of Paris 2 : The City Returns ». Ça ne sonne pas encore comme la funky house reconnue comme étant la French Touch dans le monde… Quel est ton rôle et comment connais-tu déjà tout ce beau monde : Cassius, Arnaud Rebotini, Alex Gopher, Erik Rug, Dimitri from Paris, Pepe Bradock, etc. ?
D’une part, j’ai rencontré certains d’entre eux chez les disquaires, comme Pepe Bradock, par exemple. Puis après, beaucoup par Nova. Ou encore dans les soirées, c’était un petit milieu à l’époque. Tu parles de la compile sortie chez Barclay par Philippe Laugier ? Je crois que j’ai un titre mais je ne suis pas à l’initiative de cette compile (rires). Sinon, je pouvais mélanger de la jungle et de la house dans un même set. D’ailleurs, c’est marrant car David Blot m’a rappelé une anecdote quand je jouais, je crois, au Palace lorsque David Guetta l’avait repris : quand je jouais un disque de jungle, il était en panique et il venait passer un disque de house derrière. Je serais curieux de réécouter ça aujourd’hui, ça devait être n’importe quoi (rires).
On fait un saut vers 2015. Quand et pourquoi as-tu choisi de vivre à Amsterdam et que retiens-tu de cette période ?
À ce moment-là, je trouvais la vie à Paris un peu dure. Et je suis tombé amoureux d’une Hollandaise. Ça plus ça, j’ai décidé d’y aller. Je suis resté neuf ans et je suis revenu il y a deux ans. Au début, c’était super et, à la fin, c’était horrible, pour la faire un peu courte (rires). Le côté cool, c’est qu’il y avait le disquaire Red Light Records et aussi Red Light Radio. Puis j’ai rencontré James Pole, un Anglais, et Abel qui tenaient le magasin. Ils connaissaient Versatile et il m’a proposé d’installer mon studio au-dessus de Red Light Records, au premier étage. C’était un truc de ouf. Dès que je m’ennuyais, je descendais et prenais une pile de vinyles… Amsterdam était hype et toute la scène passait. C’était un endroit cool. En général, ça commençait vers 17 heures, chacun arrivait avec de la bière, et ça pouvait se terminer très tard dans la nuit. Cette période m’a permis d’upgrader ma culture musicale. J’ai passé un cap en rencontrant des personnes avec une ouverture et une grande connaissance musicale. En tant que producteur, ça m’a permis de plus me concentrer sur ma musique car je n’étais pas dérangé par ce qui se passait à Paris et donc parfois je me faisais chier… Alors j’ai franchi un palier dans la prod, car avant je pense que je ne travaillais pas assez.
Comment le matos de ton studio de production a évolué ?
C’est assez simple, avant j’avais un 8 pistes à bandes, un sampleur, etc. D’ailleurs, ce 8 pistes à bandes, je l’ai encore. Ça n’a pas duré longtemps, après les ordinateurs sont arrivés. Je suis passé à Cubase et à d’autres logiciels. En fait, il m’a fallu peut-être 15 ou 20 ans pour comprendre que ce n’était pas pour moi (rires). C’est pour ça que je n’ai pas trop sorti de musique, enfin seul… Je suis revenu au hardware. J’apprécie le côté improvisation avec ces machines, je suis à la recherche de quelque chose de spontané. Je trouve que ça a du charme quand la musique n’est pas parfaite, ça a du charme quand c’est bancal…
C’est donc ta méthode de création pour ton nouvel et deuxième album « L’École de la Nuit » stream here. Tu as invité beaucoup de musiciens, des proches surtout, tu es plus dans un rôle de chef d’orchestre, peux-tu nous parler du processus de création, y a-t-il encore des samples ?
Oui, il y a beaucoup de guests. Ce que j’aime bien, c’est que les guests apportent une couleur que je ne peux pas amener. Autant je n’avais pas beaucoup de guests sur mon premier album, autant là il y a plein de guests pour « L’École de la Nuit ». En fait, c’est vraiment l’album de mon retour à Paris. J’espère que l’on ressent une espèce d’euphorie. J’avais envie d’échanges, je voulais faire entrer des gens dans mon univers musical. C’est pour ça qu’il y a autant de guests et il y a des choses que je ne sais pas faire, alors j’ai demandé à des gens qui savent bien le faire, comme Alvaro Lancellotti ou Ben Shemie à la guitare, Quentin Rollet au saxophone. Puis j’ai pris beaucoup de plaisir à manipuler leur matière.
Justement, en parlant d’euphorie. C’est marrant parce que les titres sont plutôt downtempo, contemplatifs, en as-tu marre du dancefloor et de la musique électronique ?
C’est une bonne question. Non, je n’en ai pas marre. Maintenant, je DJ moins qu’avant. C’est vrai que je suis passé d’une phase, dans les années 90-2000, où j’étais dans quelque chose de beaucoup plus efficace, avec plein d’énergie, à quelque chose aujourd’hui de peut-être plus mental, plus psychédélique, plus deep ; ça ne veut pas dire que c’est mou. Par exemple, je n’aime pas les drops, je ne vais pas mettre des breaks qui durent cinq minutes avec des roulements de caisse claire. Je suis dans quelque chose de plus évolutif, plus deep. Ouais, je suis dans quelque chose de plus mental, enfin j’espère !
Et le titre est-il un clin d’œil à l’album « L’École du micro d’argent » d’IAM ?
Non, c’est vrai que j’y ai pensé après. Pas du tout (rires).
Peux-tu nous en dire plus sur le processus de cet album, y a-t-il encore des samples ?
En fait, ça a commencé avec une dizaine de titres que j’avais commencés à Amsterdam. Et j’ai commencé à aller dans un super bon studio à Amsterdam où j’ai enregistré des percussions de Júlio & Julinho Pimentel, père et fils, des Brésiliens qui vivent à Rotterdam. C’est Tako, du label Music From Memory, un ami hollandais, qui me les a présentés. Ils ont fait une journée de prises de son sur tous mes titres. Et quand je suis rentré à Paris, je n’étais plus dedans. Je crois que je les avais un peu trop poncés, je ne sais pas, mais ça ne me plaisait plus. Plutôt que de faire comme avant, de m’échiner sur les mêmes morceaux, j’ai dit stop. J’ai recommencé à zéro. Par contre, j’ai gardé les percussions et deux ou trois morceaux. À Paris, j’ai fait de nouveaux morceaux et, quand un morceau avançait et que je me disais : « Tiens, là, j’entendrais bien une guitare », j’appelais un ami guitariste… L’aspect collage que j’évoquais.
Pareil, tu es encore allé en Angleterre, chez Ten Eight Seven Mastering, pour masteriser ton album. Pourquoi, il n’y a pas de studio compétent ici ?
Ouais, tu vois ! Je considère qu’en Angleterre ils ont le meilleur savoir-faire pour faire ce genre de truc. Ils ont déjà une culture musicale de dingue. L’Angleterre reste une référence.
C’est évident, surtout pour la dance music.
Oui, je suis d’accord ! J’ai toujours adoré cette ouverture musicale à l’anglaise qui commence à prendre ici. Sinon, pourquoi as-tu choisi « Hà Mar » comme single ?
Ça s’est un peu imposé de lui-même, c’est peut-être le titre qui a le plus de potentiel. Il y a un vocal, c’est assez joyeux.
En parlant d’expression. Finalement tu as exprimé tes racines tunisiennes principalement via King Ghazi. Que devient ce duo ?
Bah, on n’a fait qu’un disque. Malheureusement, il n’y aura qu’un disque, mais ça a été génial à faire. À la base, il devait y en avoir plus, on devait explorer plusieurs pays arabes et on devait faire un disque selon les endroits où l’on devait aller. King Ghazi, en fait, c’est le nom d’un ancien roi jordanien parce que Shadi m’a introduit à des musiciens jordaniens en 2014. D’abord, on est partis dans le désert du Wadi Rum, un endroit hallucinant où j’ai vécu comme un bédouin pendant deux semaines dans un campement. C’était un moment dingue pour les relations humaines, j’ai partagé leur vie. Là-bas, ils jouent tout le temps de la musique. Le soir, ils font un feu et jouent de la musique dans la tente. J’avais un peu de matos, un petit synthé et j’enregistrais avec un Zoom. Puis, à Amman, nous avons enregistré Abu Sayah, un musicien syrien en exil, qui joue du yarghoul, soit deux flûtes reliées avec la technique du souffle continu… Et quand je suis rentré, j’ai ré agencé tout ça.
Revenons à Paris. Pourquoi es-tu revenu à Paris et que représente Paris pour toi, uniquement des Djs qui ne partagent pas leurs découvertes (rires)…
Non, non ! On ne peut plus faire ça. Aujourd’hui, on est plutôt dans un délire inverse et je comprends. Ça me rendait dingue. Il faut savoir qu’à une époque les DJs cachaient leurs macarons en écrivant dessus, ou les mecs achetaient plusieurs copies afin que l’autre ne puisse pas acheter le même disque. Maintenant, c’est cool, nous sommes plus dans un truc de transmission. Je suis revenu à Paris, premièrement parce que je me suis séparé. Deuxièmement, Amsterdam était devenue insupportable. Troisièmement, ma langue, ma famille, la nourriture, les potes me manquaient trop. Depuis que je suis revenu, je vis une vraie histoire d’amour avec Paris. Je n’ai jamais été aussi heureux. Et je trouve que ça a vraiment superbement évolué. Il y a une énergie incroyable, dans la bouffe, la culture, la musique, dans un peu tout en fait. J’ai le problème inverse de celui que j’avais à Amsterdam, je suis de nouveau trop occupé. Je pourrais sortir deux fois par soir, c’est ouf !
Tu as beaucoup voyagé, selon toi qu’est-ce qui définit un Parisien ou une Parisienne ?
Pas facile. Déjà, le rapport à la nourriture. Il y a un côté un peu laid-back. Souvent, on dit que les Parisiens sont un peu prétentieux. Je trouve qu’il y a un côté détendu, curieux, et en même temps un peu « j’en ai rien à foutre ». Je ne sais pas si c’est clair. Un Parisien ou une Parisienne est élégant. Une sensualité élégante plutôt. Paris se définit par ses terrasses et les discussions. Je trouve aussi que c’est une des villes les plus mixtes que je connaisse et ça, j’adore ! Beaucoup plus qu’il y a dix ans.
Notamment à cause ou grâce à St-Germain, j’ai tendance à mettre les artistes French Touch rive gauche. Es-tu plus rive gauche ou rive droite ?
Je suis plutôt XVIIIème, clairement rive droite, 100 %. Je ne vais jamais rive gauche, ce n’est pas compliqué.
C’est très français de mettre un artiste dans une case et tu n’aimes pas ça, peux-tu nous expliquer ?
Ce n’est pas très confortable d’être dans une case, on est un peu à l’étroit. Imagine-toi si l’on te met dans une case physique. Non ! La musique, c’est un espace de liberté où tu peux vraiment explorer, c’est l’anti-case pour moi. Après, je comprends que l’on ait besoin d’identifier des gens avec des sonorités et tout. Après, ça a été un statement dès le début avec le nom de mon label. Versatile a 30 ans alors j’espère que les gens ont compris. Mais ce n’est pas évident pour tout le monde. Je le prends plutôt comme une force que l’inverse.
Qui sont les producteurs-Djs représentant le mieux Paris ?
Beatrice Bait en tant que Dj, puis Zaltan d’Antinote.
Finalement as-tu fait plus de lives ou de DJ sets et quel est ton meilleur souvenir de presta ?
Clairement plus de Dj sets. Il y avait un festival au Japon qui s’appelait le Taiko Music Festival vers 2010, au plein cœur de la nature. Il y avait Madlib, des trucs de techno, Mark Ernestus (fondateur en 1989 du célèbre disquaire berlinois Hard Wax – ndlr), tout ça mélangé dans un cadre de dingue. Et on s’est retrouvés tous dans un bus. C’était dingue de se retrouver avec autant de gens que j’admirais.
Et à Paris, quel souvenir de dingue as-tu à partager ?
Il y a eu des soirées jungle au Rex mémorables. Pour moi, le Rex n’a pas rendu assez hommage à ça. On oublie souvent que ça a été aussi un club hyper important pour le hip-hop et la jungle. Dans toutes les célébrations qu’ils ont faites, malheureusement je trouve que ça n’a pas été assez mis en avant comparé à la house. J’ai fait des soirées jungle au Rex où j’ai retourné le club. L’énergie qu’il y avait a été traumatisante pour pas mal de gens.
Aujourd’hui, quand tu chines des vinyles, que recherches-tu, qu’est-ce qui t’obsède ?
Je ne suis pas un obsédé, mais ça m’arrive toujours. Je fais pas mal de brocantes. À Paris, je vais chez Dizonord, Babaluma. Je cherche pas mal de jazz psyché, de musique expérimentale aussi. Aujourd’hui, je n’achète plus du tout de rap, de hip-hop, même à la limite de la house. C’est derrière moi. J’ai déjà beaucoup de disques, je joue beaucoup moins et il y a aussi le format digital. D’ailleurs, il y a plein de morceaux house qui ne sortent plus en vinyle. Je cherche des choses plus intéressantes que j’ai vocation à garder.
Pour finir, ton adage préféré ?
Encore un effort (rires).
Interview et photos par snic