2023-07-28
FOCUS / LABEL JAZZ & PEOPLE
Lancé en 2014, Jazz & People alimente un catalogue varié et de goût. Basée sur le financement participatif, cette enseigne directement inspirée des soufflantes de Rahsaan Roland Kirk et Archie Shepp prône un discours proverbial face à un marché musical en pleine mutation. Directeur artistique de ce label, le critique et commissaire d’exposition Vincent Bessières détaille les bienfaits de ce modèle économique et l’environnement ambiant avant de présenter les variations du flûtiste et fin arrangeur Christophe Dal Sasso autour des compositions de John Coltrane…
Alternative au secteur de l’autoproduction et au parcours du combattant induit, le financement participatif est une formule séduisante. Créé il y a une dizaine d’années, le label français Jazz & People assume clairement cette manière de produire. Adepte du circuit court, cette structure dédiée aux multiples facettes du champ improvisé permet ainsi aux mélomanes de payer l’enregistrement de leur choix via Internet et les plateformes dédiées, avant de recevoir un pack selon la somme investie (exemplaire dédicacé, master class, concert à domicile…) Longtemps synonyme de dilettantisme ou d’inconstance, ce type de souscription et la myriade de sociétés en rapport instaurent depuis une dimension professionnelle confondante.
À la tête de Jazz & People, Vincent Bessières connait bien les enjeux discographiques et les travaux qui vont de pair : « De par mon activité journalistique, j’ai fréquemment observé autour de moi des musiciens confrontés au développement de leurs disques. Hormis les frais de fabrication, ces créateurs ne savaient pas forcément comment diffuser leurs exemplaires, comment les vendre. Il faut ajouter à cela un univers fragmenté lié à un domaine en pleine refonte. En 2014, j’ai donc décidé de jouer la carte du crowdfunding. Cette politique permet aux personnes concernées de ne pas s’endetter auprès de leurs banques et de bénéficier de conseils. » Pionnière du genre, Maria Schneider (rien à voir avec la regrettée actrice française) a naturellement influencé ce choix éditorial. Pointure musicale, la pianiste américaine adulée par David Bowie a ainsi été la première compositrice à recevoir un Grammy pour «Concert In The Garden », un live généré par le cluster ArtistShare : c’était en 2005. Particulièrement fertile, ce portail a depuis multiplié les disciplines et les reconnaissances comme l’incontournable prix Pulitzer mais aussi certains partenariats de renom dont un accord avec Blue Note. Au plan hexagonal, Jazz & People confirme cette dynamique avec plus de cinquante références et une distinction aux Victoires du Jazz. Pour Vincent Bessières, le cahier des charges conjugue en priorité la proximité et la qualité : « Cette démarche est altruiste et met l’accent sur la diversité. Après, notre travail reste artisanal. Pour l’histoire, au-delà du support numérique, nous éditons les Cds ainsi qu’une poignée de vinyles à quelques milliers d’exemplaires. » Disponible depuis peu, « Caliboudja », le nouvel opus du Dexter Goldberg Trio, a ainsi glané 7235 euros via KissKissBankBank, une somme réunie au final par quelques 198 internautes.
Révélateur de cet état d’esprit, le nom du label renvoie à la mouvance militante du début des années 70 et aux actions menées par certains musiciens afro-américains. Aux antipodes des discours établis entendus çà et là dans le milieu jazz hexagonal, cet intitulé sous-tend une sensibilité emprunte de transversalité et d’éducation populaire : « Jazz & People fait effectivement écho au mouvement culturel animé par des légendes comme le saxophoniste Roland Kirk ou le trompettiste Lee Morgan. Au-delà de leurs carrières respectives, ces compositeurs envahissaient régulièrement les plateaux de télévision afin de dénoncer l’absence de jazz sur le petit écran » commente Vincent Bessières qui fait le lien avec l’entreprise présente : «Défendre des créations issues de répertoires aussi ciblés, c’est avant tout un engagement, d’où ce titre. »
Cas d’école, les albums du Dal Sasso Big Band consacrés à John Coltrane résument les exigences de façon significative. Hommages aux monumentaux « Africa Brass » et « A Love Supreme », ces sorties valent largement les œuvre signées par les majors et les firmes indépendantes traditionnelles. D’ailleurs la presse ne s’est pas trompée en encensant « Africa / Brass Revisited » : « Outre l’adaptation de John Coltrane, cette session orchestrée par Christophe Dal Sasso a été enregistrée en 2020 sur les planches de la Philharmonie à Paris, avec insertion d’un élément cohérent comme le gwo-ka, une percussion guadeloupéenne qui renvoie aux racines africaines. Il s’agit de restituer un événement dans sa complexité culturelle » commente Vincent Bessières. Intéressante, la signature en 2018 du collectif franco-américain Thiefs témoigne d’une ouverture notoire. Incarné par les slameurs-poètes Mick Ladd et Gaël Faye ou le pianiste Aaron Parks, ce trio emmené par le saxophoniste Christophe Panzani s’inscrit dans le sillage de la série Jazzmatazz voire d’un récent Lp de Sorg et Napoleon Maddox autour de la figure historique de Toussaint Louverture : elle conforte la filiation entre jazz et rap. Enfin la parution, il y a deux ans, du coffret « At Barloyd’s » parachève l’architecture-maison. Composé de neuf sessions captées au domicile de Laurent Courthaliac alias Barloyd (un lieu qui fait écho, pour le moins l’esprit, aux salons cariocas des années 60 et à l’élégante bossa nova), ce box Cd à mini-prix permet ainsi à différents virtuoses du piano comme Alain Jean-Marie, Manuel Rocheman ou Pierre de Bethmann d’interpréter leurs propres thèmes ou certains standards, selon. Découvrez ci-dessous une sélection du catalogue et ou visitez www.jazzandpeople.com
Texte Vincent Caffiaux / Photo Christophe Panzani-Thiefs (D.R.)
Time Remembered, by Dexter Goldberg Trio
The Leap, by Dexter Goldberg Trio
Dada, by Yotam Silberstein
Samba pro Vitor, by Yotam Silberstein
Naima, by Plume (featuring Gregory Hutchinson)
Reverence, by Plume (featuring Gregory Hutchinson)
Greensleeves (feat. Sophie Alour), by Dal Sasso Big Band Featuring David El-Malek, Géraldine Laurent & Sophie Alour
Liberia (feat. Géraldine Laurent), by Dal Sasso Big Band Featuring David El-Malek, Géraldine Laurent & Sophie Alour