FOCUS ETHIOPIE | Star Wax Magazine

2026-05-30

FOCUS ETHIOPIE

Des racines africaines à la diaspora en passant par les arcanes jazz, les musiques éthiopiennes sont en perpétuelle évolution. Signés par Buda via la série Éthiopiques, les récents disques de Nerses Nalbandian et Muluken Mèlèssè engagent un dialogue inédit entre les grilles orientales et improvisées. Appréciés dans les banlieues de Tel-Aviv ou de Jérusalem, Gili Yalo ou Ester Rada confirment, pour leur part,  les élans de la singulière communauté Beta Israël. Enfin le saxophoniste Abate Berihun poursuit un travail raffiné autour des modes traditionnels éthiopiens. Passionnantes et liées, ces différentes scènes se répondent dans un même souffle profondément mystique…

 

L’éthio-jazz demeure l’un des langages musicaux les plus singuliers du XXème siècle. Dynamique dans la seconde partie des années 60 à Addis-Abeba, alors que le régime autoritaire d’Haïlé Sélassié alias le Negus lâchait du lest, ce courant protéiforme assimile les éléments ancestraux dont la fameuse tezeta, les cuivres soul ou funk, et les syncopes latines. Redécouverte sous nos cieux par l’éthnomusicologue Françis Falceto (en bon membre du groupe surréaliste, ce dernier a toujours été fasciné par l’ailleurs) grâce à la fastueuse collection Éthiopiques, cette musique hypnotique cultive un rapport à la mélancolie proche d’autres horizons comme l’espace lusophone et la saudade. Mais là où la bossa nova ou la vague anglo-saxonne bâtissent soigneusement les structures harmoniques, l’éthio-jazz avance par motifs tournoyants, insondables, méditatifs.

 

Avant même la reconnaissance internationale du shouter Mahmoud Ahmed, le James Brown des hauts plateaux, et du vibraphoniste Mulatu Astatke, le Duke Ellington du Swinging Addis, des figures comme Muluken Mèlèssè ont largement contribué à cette ligne musicale envoûtante. Souple et légèrement voilée, sa voix popularisée par le morceau « Tenesh Kelebe Lie » symbolise l’âge d’or du style au début des années 70, lorsque les orchestres électriques transformèrent les airs populaires. Autre pointure, le compositeur et chef d’orchestre d’origine arménienne Nerses Nalbandian, joua un rôle fondamental dans l’organisation des grands ensembles modernes. Formé à l’écriture occidentale mais profondément immergé dans les particularismes locaux, le regretté Nalbandian est aujourd’hui à l’honneur via un opus magistral de l’Either/Orchestra et de ses nombreux invités…

Mulatu Astatke - Jazz à Vienne 2024

Depuis les années 2000, une nouvelle génération issue de la communauté Beta Israël, soit 70 000 juifs éthiopiens rapatriés dans les années 80 par Jérusalem, réinvente un patrimoine millénaire au contact de la soul, du hip-hop et de l’électro.  Multiples, ces visages convoquent une histoire longtemps oubliée (cette frange de la population serait descendante du roi Salomon et de la reine de Saba) mais novatrice. Parmi les noms figure Gili Yalo. Fondateur du Zvuloon Dub System, ce dernier développe une esthétique où les riddims jamaïcains rencontrent les mélodies abyssines. Chantant en amharique, en hébreu ou en anglais, cet interprète transforme de fait les sonorités-maison en musique globale.

 

Autre voix incontournable, Ester Rada est  devenue l’un des emblèmes de ce creuset. Longtemps dénommée sous le terme de falasha, une formulation péjorative pour résumer une personne sans terre ou exilée, cette chanteuse navigue entre la nu-soul, le funk et le patrimoine du continent premier. Fan de Nina Simone avec qui elle partage une forte personnalité, cette chanteuse et actrice construit une œuvre profondément diasporique. Son timbre magnétique porte souvent des thèmes liés à la liberté, à l’identité ou à la transmission comme l’induit l’album éponyme de 2014 et ses accords sertis de krar, d’après cette harpe éthiopienne. Ode à la tolérance, ce répertoire des Africains du Levant n’a de cesse d’expérimenter. Il renvoie naturellement à l’éthio-jazz, un univers basé sur les métissages et l’inventivité…

Ester Rada - Life Happens (Official Video)

Le saxophoniste Abate Berihun occupe une place centrale dans le renouvellement de l’éthio-jazz. Né à Addis-Abeba, ce compositeur de confession juive a construit une œuvre où se rencontrent les domaines modal et blues. Son jeu de saxophone, souvent comparé à celui de John Coltrane, se distingue par une intensité spirituelle faite de longues phrases incantatoires, de trames rugueuses et de mélodies proches de la voix humaine.  Très jeune Berihun découvre les cuivres des fanfares militaires (une influence notoire jusqu’à l’Afrique anglophone et un pays comme le Nigéria, ou au sein du terreau francophone via les répertoires libanais) avant d’étudier au conservatoire d’Addis-Abeba et d’accompagner les stars musicales de la capitale. Habitée, cette immersion dans les musiques populaires et orchestrales éthiopiennes a profondément forgé son approche artistique.

 

Installé en Israël à la fin des années 90, il développe plusieurs ensembles majeurs comme  Ras Dashen et ses nombreuses dissonances, Kuluma et son empreinte latino ou Tezeta, d’après cette indicible nostalgie propre à cette région du Rift. Tous explorent les liens entre les spectres traditionnels et l’improvisation contemporaine. Sa musique assimile ainsi les percussions africaines à une énergie proche du funk. Son récent projet le quatuor Addis Ken et l’album qui va de pair poussent encore plus loin la démarche. Sorti en avril dernier chez Origin Records, cet enregistrement marqué par le beau « One For Roy » induit la notion d’Atlantique noir. Comme pour ses vénérables homologues, chez Abate Berihun le saxophone n’est pas uniquement un instrument, c’est également un vecteur pour la transmission culturelle, comme une manière de relier l’Éthiopie ancienne et moderne…

Abate Berihun Addis Ken Project ft. Rudi Bainesai ★ Behatitu Kadus Kadus

Lancé par le violoniste Théo Ceccaldi, Kutu mixe avec brio les influences éthiopiennes et afro-américaines. Loin de tomber dans le piège du formatage world (pour beaucoup de bonnes intentions, combien de fiascos ?) « Guramayle », le premier opus du groupe, met en avant les voix fantastiques de Haleluya Tekletsadik ou Hewan Gebrewold et le jeu de batterie impeccable de Cyril Atef. Reconnu à l’international par Elvis Costello ou The Ex, l’éthio-jazz trouve grâce sous nos latitudes avec Akalé Wubé. Auteurs de plusieurs opus dont l’excellent « Mata » ou « Mistakes on Purpose », le volume 30 de la collection Éthiopiques, aux côtés de Girma Bèyènè, ces musiciens français attestent de la dimension universelle du genre. Par delà la célèbre collection créée dans les années 90 par Françis Falceto, d’autres florilèges reflètent fidèlement les thèmes est-africains. C’est le cas du DJ et digger Ernesto Chahoud dont la compilation « Soul-Fuelled Stompers From 1960s-1970s Ethiopia » télescope vingt deux plages taillées pour la danse ou l’écoute, selon. Enfin, ce tour d’horizon ne serait pas complet sans évoquer Dub Colossus. Paru chez Realworld, le label de Peter Gabriel, ce collectif fait le trait d’union entre le dub jamaïcain et les mélodies de la périphérie d’Addis Abeba comme l’indique le frondeur « A Town Called Addis » et son clin d’œil à Paul Weller et aux Jam…

 

Abate Berihun sera en concert le mardi 2 juin 2026, au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Paris, dans le cadre du festival Sacré Sound – horaire : 20 heures.

 

Par Vincent Caffiaux / Photo par Abate Berihun & Addis Ken Project: DR