FOCUS / DRAMA ON THE CORNER | Star Wax Magazine

2026-05-12

FOCUS / DRAMA ON THE CORNER

Mordus de musiques électroniques, de jazz-funk et de rythmes brésiliens, le batteur Gérald Portocallis et le claviériste Adrien de Araujo alias Drama On The Corner sortent « Orixa », un premier Ep vinyle dont l’intitulé fait écho au candomblé, d’après cet envoûtant culte  afro-descendant… Épaulé par une poignée de fines gâchettes comme Kweku Of Ghana (K.O.G.) ou la chanteuse Ladybird et par autant d’as du remix, le tandem parisien relève le pari de faire évoluer lesdits répertoires, loin de la suffisance souvent engendrée par les sonorités vintage…

 

L’an dernier, le premier simple de Drama On The Corner nous avait bluffés avec sa ligne esthétique mâtinée de références classieuses comme Marshall Jefferson, Stevie Wonder ou Miles Davis. Inspirée à ce titre des travaux du peintre allemand Mati Klarwein pour « Bitches Brew »,  le double Lp du Dark Magus, la pochette du premier EP de la paire francilienne et son graphisme rétro-futuriste mettent au parfum. Pour la formation, l’alliage de jazz et de thèmes générés par les machines n’a rien d’incongru : « Avec cet enregistrement, nous voulons permettre au public d’écouter tranquillement les compositions, selon l’approche cultivée par les jazzmen, mais aussi offrir des thèmes entrainants, afin que le public puisse également s’exprimer sur les pistes de danse ». Prenante, la mystique incarnée au Brésil par les orixas, d’après ces divinités en provenance du continent premier, offre un cachet authentique. Passionnant, ce choix culturel renvoie au spiritual jazz, aux harpistes Alice Coltrane ou Dorothy Ashby et à leur fascination pour les particularismes religieux, confirme Adrien de Araujo : «  Cette pratique évoque évidemment l’esclavage et la déportation transatlantique en provenance d’Angola. Nombre de musiciens brésiliens dont le guitariste Baden Powell et le poète Vinicius de Moraes se sont imprégnés de Salvador de Bahia et d’apports culturels comme la capoeira via le berimbau ».

DRAMA ON THE CORNER - DZATSU LIVE VERSION (at Studio Blok)

Produit avec finesse, « Orixa » et ses multiples éléments se distinguent par la présence de la chanteuse Ladybird. Lancée par le regretté Olivier Portal, le fils de Michel Portal et pointure définitive de la jazz-house via Playin’ 4 The City, l’interprète franco-australienne offre ici une touche soul du meilleur effet : « À l’époque du Covid, lors du confinement sanitaire, nous avons pris contact avec cette interprète. Elle venait justement de sortir deux Eps avec Olivier. La rencontre s’est faite naturellement, de manière simple. Nous étions heureux de nous rencontrer au point où nous n’avons pas eu besoin de répétitions. Idem pour K.O.G., la communication est passée par le biais des réseaux sociaux, il a accepté de collaborer avec nous. La session s’est déroulée rapidement, en trois heures c’était bouclé», commente le tandem. Amateur d’arrangements hybrides, Drama On The Corner hérite ainsi de plus de trois décennies habitées : « Nous avons  été marqués par nombre de courants du début des années 90 dont l’acid jazz, par les différentes opus de Laurent Garnier ou St-Germain mais aussi par le pianiste belge Éric Legnini» précisent les musiciens : « Par delà ces figures ou mouvements, nous accordons un place particulière à Miles Davis et à son opus « On The Corner » mais aussi à Herbie Hancock, et plus particulièrement à ses enregistrements des années 70, au travers de l’innovant Head Hunters ou en solo ».

🎥 Live at Sunset Jazz Club – Drama On The Corner | Jazz–House Fusion, Funk, Samba Funk, Rare Groove

Pour Drama On The Corner, l’impact de la révolution digitale sur le secteur phonographique ne remet pas en question l’édition de disques : « Écouter un support physique relève de l’immersion totale, le pressage  offre  un début, un développement et une fin. Cet objet symbolise la caractéristique unique du bien culturel. Ce n’est pas le cas sur Internet : à vrai dire, la dimension numérique n’offre rien sinon des algorithmes… » Signé par le disquaire parisien Betino, le duo présent se prête volontiers aux quiz musicaux et plus précisément à l’album qui a ainsi influencé sa carrière. Pour Adrien de Ajauro, l’enregistrement déterminant concerne ainsi Elis Regina et Antônio Carlos Jobim et le 33 tours de 1974 soit « Elis & Tom » : « Tout est profond, les textes, les voix, la complicité entre les interprètes et les mélodies (on pense au poétique « Aguas de Março », une plage revisitée par le chanteur Georges Moustaki ou par le saxophoniste Stan Getz - ndlr). C’est un classique du vingtième siècle, qui dépasse le registre brésilien et les spécificités qui vont de pair ». Quant à Gérald Portocallis, le sésame musical convoque John Coltrane et son manifeste des années soixante « A Love Supreme », un microsillon divisé en quatre mouvements : « J’ai certainement écouté ce chef-d’œuvre des dizaines et de dizaines de fois, mais je n’en ai toujours pas fait le tour. C’est vraiment très beau… ».

 

Varié, l’univers de Drama  On The Corner agrège différents courants. C’est le cas du Brésil au travers du fondamental « Os Afro Sambas », une anthologie dantesque captée en 1965 par le poète-diplomate Vinicius de Moraes et le guitariste virtuose Baden Powell. Référence indiscutable, le double lp « Bitches Brew », soit le terrible alliage de rock, de funk et de jazz conçu par Miles Davis, se distingue haut la main avec sa pochette hallucinée composée par Mati Klarwein. Autre monument illustré par le peintre allemand, « Abraxas » de Santana et son intitulé pétri d’ésotérisme lient avec ingéniosité le blues-rock des années 60 et les musiques latines urbaines. Lien évident entre la soul afro-américaine et la salsa des barrios new-yorkais, Joe Bataan incarne, pour sa part, ce mix grâce à « Salsoul » et à sa myriade de percussions fiévreuses. Autorité musicale de la première partie des années 70, Donny Hathaway délivre, quant à lui, une œuvre sophistiquée exprimée par un live incandescent capté au club Troubadour de Los Angeles. Enfin Juan Atkins, le sorcier des entrepôts dévastés de Detroit, reste un incontournable de la production-maison avec son télescopage de P-Funk et de sonorités électroniques, le tout au travers des multiples variations de l’entité Model 500 : let’s groove…

 

Drama On The Corner avec la chanteuse Ladybird, jeudi 14 mai 2026, au New Morning-Paris

 

Par Vincent Caffiaux / Photo : DR