2024-09-06
ENO WILLIAMS
Héritier de formations comme les Talking Heads ou Material et de légendes telles que Fela Kuti ou William Onyeabor, le groupe britannique Ibibio Sound Machine mixe les trames traditionnelles africaines aux répertoires électroniques du jour. Élément-pivot de « Pull The Rope », un dernier album finement produit par Ross Orton, la chanteuse Eno Williams évoque ce nouveau disque, la culture nigériane ibibio ou bien encore l’esprit dit du do it yourself....
Pouvez-vous décrire l‘enregistrement de « Pull The Rope » ?
Nous avons écrit les titres dans notre studio à Londres avant de boucler le tout à Sheffield, avec le producteur Ross Orton. Le fait de terminer ce 33-tours dans une ville aussi particulière (Sheffield est un bastion industriel du nord de l’Angleterre, ndlr) a apporté un nouveau son à nos compositions. À vrai dire, il se dégage de cette cité une ambiance sombre. Ce climat a naturellement impacté ce Lp... Et puis Ross est une personne avec qui il est très agréable de travailler. Sa touche instinctive fait qu’il œuvre rapidement, plus vite que ce à quoi nous étions habitués. Cela nous a permis de ne pas trop réfléchir, d’éviter de nous perdre en conjectures. Il est vraiment doué pour créer des sons de batterie nets, anguleux.
Le titre évoque l’idée de force voire de tension…
C'est vrai ! Cela évoque les tensions entre différents groupes ou idéologies. Il en résulte des forces négatives ou positives, selon. Cette approche s’entend au sein de notre musique : au-delà de nos origines culturelles, nous sommes tous les mêmes et connectés de bien des manières.
Vos commentaires à propos de titres comme « Political Incorrect » ou « Touch The Ceiling » ?
« Political Incorrect » parle des controverses et plus précisément de ce qui est ou n'est pas correct sur la toile. Ce titre est porté par un funk alerte. C’est aussi un clin d'œil au discours politique de Fela Kuti. Quant à « Touch The Ceiling », ce thème est plus introspectif et parle de la vie, de notre rapport au temps qui passe...
Quelle est la part de culture ibibio au sein du groupe ?
La culture ibibio est fondamentale. Nous avons ainsi lancé le groupe avec l'idée d’incorporer les histoires racontées par mes parents. Depuis cela a évolué dans bien des directions, parfois en langue Ibibio, parfois en anglais. Les compositions s’en ressentent au travers de nouveaux sons ou arrangements. Mais les racines ibibio ne sont jamais bien loin...
L’influence de groupes comme les Talking Heads ou Gang Of Four semble évidente…
Oui, les Talking Heads font partie de nos groupes favoris, avec des formations new-yorkaises comme Liquid Liquid et ESG. Un label français tel que Celluloid est également important à nos yeux. Cette enseigne mixe différentes signatures internationales -on pense à Touré Kunda ou Sapho-. On peut ajouter les nouveaux courants synthétiques, des genres influencés par la scène américaine contemporaine, le R&B mais également l’EDM. C'est très accrocheur, ça résume bien les sonorités africaines contemporaines et l‘énergie qui en découle.
Concernant votre démarche, le do it yourself est essentiel…
Absolument ! En tant que musiciens, nous devons tracer notre chemin et faire preuve d'ingéniosité, en dehors du circuit musical dominant, afin de propager notre créativité. D’où la pratique du dot it yourself et la débrouillardise qui en émane. La réflexion est valable pour la notion de remix : le but est de trouver un bon son et de surfer dessus.
Trois références discographiques et pourquoi ?
Je propose tout d’abord Angélique Kidjo avec « Ayé » : c’est mon premier lien avec une production non traditionnelle. Puis je conseille les Talking Heads et « Remain In Light », c’est un classique de la période post-punk. Enfin je choisis Whitney Houston et son Lp éponyme. Cette chanteuse a bercé mon enfance au Nigeria. Par-delà ces influences, c’est formidable de voir un support comme le vinyle redevenir tendance. Cela a également contribué à un regain d’intérêt pour les musiques tropicales. C’est une chose positive.
Outre Ibibio Sound Machine, différents groupes ou interprètes agglomèrent les rythmes africains et les sonorités synthétiques. Pionnier du genre, le collectif Zazou-Bikaye-CY1 annonçait déjà ce mix en 1983 via « Noir Et Blanc », une expérience étonnante. Autre formule, la collaboration entre Doctor L, le beatmaker d’Assassin, et Tony Allen, le batteur de Fela, a débouché, au début des années 2000, sur « Psyco On Da Bus », une session hybride largement marquée par les rythmes yorubas. Plus près de nous, le producteur tunisien Sofyann Ben Youssef alias Ammar 808 offre une relecture synthétique des registres nord-africains comme l’indique l’éloquent « Maghreb United » et ses variations autour de la boîte à rythmes TR-808. Enfin, à l’autre bout du continent, des villes comme Johannesburg ou Pretoria fédèrent une foule de créateurs aventureux. C’est le cas de Spoek Mathambo et de sa version hallucinante de « She’s Lost Control » de Joy Division, ou bien encore du tandem Native Soul, dont les hymnes amapiano sont désormais disponibles sur l’excellent label américain Awesome Tapes From Africa…
Ibibio Sound Machine sera en concert le vendredi 13 septembre 2024, à La Maroquinerie, à Paris. Ouverture des portes : 19 h 30.
Propos recueillis par Vincent Caffiaux / Photo par Matilda Hill-Jenkins