2024-09-09
DJ TONER
Digger et beatmaker, Dj Toner quitte le conservatoire pour s’immerger dans le mouvement boom bap des 90’s. Sa vie en studio prend le dessus sur celle de Dj de club. Le jazz-hop devient sa préoccupation et depuis son studio à grenade, en Espagne, il produit des beats mariant instruments mécaniques et digitaux. Soucieux de s’entourer de musiciens et de techniciens super qualifiés il lance “ OutSide ”, son troisième album épaulé par Erik Truffaz, Jorde Pardo et nombre de talents. Rencontre avec un passionné avant son concert parisien le lundi 7 octobre à Paris, au New Morning.
Avant d’être majeur, à 16 ans tu décroches ton premier job. Quel souvenir gardes-tu ?
Je ne me souviens pas très bien de mes débuts, j'ai été absorbé par la passion. Je n'aurais jamais pu imaginer que j'y consacrerais ma vie. J'ai fait mes premiers pas dans la musique avec des cassettes, et lorsque j'ai commencé à gagner de l'argent j'ai collectionné des disques. Je me suis inscrit au conservatoire à 17 ans et je n'ai pas terminé car la musique classique m'ennuyait à l'époque. C'est le hip-hop et la musique de rue qui m’ont appris à créer mon univers sonore.
Ton studio a-t-il évolué depuis tes débuts ?
En 1996, après des années en tant que Dj et influencé par la scène européenne de l'époque, j'ai commencé à produire de la musique house avec mon premier Roland C03 et un ordinateur très basique qui ne permettaient qu'un travail lent mais très créatif. Actuellement, j'ai un studio très avancé et je préfère composer avec des instruments analogiques pour ensuite produire un son plus électronique. Je produis avec Logic audio et j'adore tous les plugins d'Arturia et d'Universal Audio. Je travaille pratiquement de la même manière que lors de mes derniers albums, sauf que pour mon nouvel album “OutSide” j'ai fait appel à un studio externe pour enregistrer les batteries.
A la fin des années 90 tu formes Domestic Jazz Collective...
Ce projet est né juste en parallèle lorsque je travaillais pour l'artiste Enrique Morete dans son studio. À l'époque, mon idée était de créer un groupe qui interpréterait acoustiquement mes productions de musique électronique. Alors j'ai cherché les musiciens les plus ouverts d'esprit de la scène locale.
A partir de quel moment germe dans ta tête l’idée d’un quartet ?
En fait, j'utilise le terme quartet en référence au groupe de jazz que mais sur scène et pour les enregistrements nous sommes généralement plus de quatre musiciens. Les musiciens de mon groupe ont été soigneusement choisis pour leurs qualités personnelles et techniques. Ils viennent de villes différentes, ce qui complique les choses, mais ce sont les bons musiciens. Je les ai tous rencontrés au cours de mes voyages incessants.
Ce n’est pas ta première collaboration avec Erik Truffaz, tu as partagé la scène avec ce trompettiste il y a dix ans déjà…
Erik Truffaz est une référence pour moi. Sa façon de réinterpréter le jazz à travers le genre électronique, son professionnalisme et son amour de la musique sont les qualités qui m'ont séduit. Travailler avec lui, savoir qu'il aime ma musique, et qu'il aime jouer avec nous est une grande motivation pour moi. Le seul bémol c’est son emploi du temps chargé qui nous empêche de multiplier les occasions de jouer ensemble.
La Rimosa, by DJTONER Q4RTET
O´Beat, by DJTONER Q4RTET
Flama, by DJTONER Q4RTET
Camina, by DJTONER Q4RTET
Sweetband, by DJTONER Q4RTET
The Day, by DJTONER Q4RTET
Fanega, by DJTONER Q4RTET
Esperanza, by DJTONER Q4RTET
Under Beat, by DJTONER Q4RTET
Surprise, by DJTONER Q4RTET
Pourquoi as-tu choisi d’appeler ton nouvel album “OutSide” ?
C'est parce que ma vision du monde de la musique et de la culture en général sont complètement “OutSide”, hors des sentiers, de la tendance actuelle de la consommation numérique et du circuit des grands festivals qui font de la musique un paradigme auquel je ne m'identifie pas.
Les basses sont remarquables, il y aussi de la contrebasse, pourquoi y a t-il deux bassistes ?
Les deux musiciens font partie de mon cercle d’amis le plus proche, mais Alfonso Alcalá travaille pour un chanteur très renommé en Espagne. Et il n'est donc pas toujours disponible pour être présent en studio avec moi. Cela ne l'empêche pas de participer à certaines chansons de mes albums. C'est pourquoi je sollicite un second bassiste, Felipe Aguilera. Malgré son jeune âge et qu’il vit actuellement à Amsterdam, il est le bon musicien dont j'ai besoin pour mes concerts.
Et comment c’est passé l’enregistrement pour OutSide”, étiez-vous tous ensemble en studio, je crois que tu joues de la batterie aussi ?
Je compose généralement les chansons en mode beatmaker, puis je rencontre les musiciens un par un en studio pour réinterpréter chaque partie et corriger mes erreurs de mauvais musicien (rires). C'est un processus lent mais très efficace pour moi. Je joue habituellement de la batterie comme un étudiant ou avec des pads. Je crée mes rythmes, puis je compte sur Marc Ayza, un batteur unique sur la scène du jazz.
Il y a souvent des scratchs dans ton album mais tu ne sembles pas préoccupé par les tendances de la scène turntablism…
Le turntablism fait partie de ma vie. Je n'aime pas les Djs qui se produisent qu'en mode exhibition ; ils répètent tous les mêmes choses. Au-delà de l'obligation de démontrer ses compétences en scratchs, je considère qu'il s'agit d'un instrument de musique comme un autre. Actuellement, ce monde est devenu plus exhibitionniste, ignorant ce qui est vraiment important.
Quelle est la place du sample, re samples-tu les musiciens qui jouent pour toi ?
J'échantillonne directement à partir des disques vinyles de ma collection. Dans notre cas, le processus est très différent. Les musiciens rejouent inspirés de mes boucles. J'ai également tendance à jouer avec leurs sons, mais je ne fais rien qui ne puisse pas être joué plus tard en live, sans séquenceur, ni métronome.
Peux-tu nous parler du titre “Flama” ?
C'est une chanson qui fusionne parfaitement trois styles : le jazz, le flamenco, et le hip-hop. L'échantillon de guitare provient d'un très vieux disque de flamenco de Pepe Pinto. C'est un grand musicien, lauréat d'un Grammy avec Chick Corea avec qui il jouait beaucoup. C'est lui qui m'a demandé de participer à ses concerts lors d'une tournée. Jouer avec lui est vraiment magique, il est très puissant. J'apprends toujours de lui, et quand je l'appelle pour mes albums et qu'il me dit : "oui", c'est comme un cadeau de la vie.
Je sais que c’est une question difficile mais as-tu un titre favori ?
Je ne saurais dire lequel est le meilleur pour moi, peut-être "Fanega" et "Esperanza" pour leur originalité.
Parfois l’œuvre est déjà aboutie mais nous avons besoin d’être rassuré et sollicitons un ingénieur du son pour faire le mastering... Pour cet album tu as Daniel Molina. Tu vas plus loin avec lui, comment avance vos recherches sur le Swinging Paris artists circa 1900...
Daniel fait partie de la nouvelle génération de musiciens et de techniciens super qualifiés en Espagne. Comme je suis un autodidacte, c'est formidable d'avoir un élément comme lui qui, en plus d'être musicien, est un technicien avancé et un anthropologue musical. Cela m'a amené à m’immerger dans un processus de recherche via le centre de documentation d'Andalousie, où nous avons de vastes archives et des instruments de l'époque, que nous utilisons dans le processus de notre prochain album. Choisir ce lien entre les compositeurs espagnols et français de l'époque, c'est plonger dans les débuts de la musique moderne qui a influencé plus tard les compositeurs de jazz américains. C'est une régression totale pour continuer à expérimenter.
Ce genre de boom bap jazzy est apprécié au Japon, es-tu connecté avec le pays du soleil levant ?
Je cherche à établir un lien avec la scène japonaise. J'ai quelques fans là-bas, mais je n'ai pas encore de liens avec l'industrie musicale. J'aime cette culture et j'étais sur le point de m'y installer il y a quelques années. J'aimerais sortir une édition spéciale pour l'Asie, car nous prévoyons d'y jouer en 2025.
Tu es bien entouré pour la sortie de cet album : Gyat, Tangential Music, Institut Français... Parles nous de ta rencontre avec Lee Bright, et de cette nouvelle façon de travailler ?
Je connais Lee depuis l'époque où il travaillait chez BBE Records. À l'époque, je travaillais avec Mc BluRum13 des États-Unis. Et dès le début de ma relation avec mon agence de management nous avons été clairs sur le fait que ma musique devait sortir d'Espagne, le Royaume-Uni était le pays en ligne de mire. Nous avons donc misé sur la réputation et la longue expérience de Lee. Le monde de la musique est difficile, mais si vous vous entourez de gens purs, tout est plus motivant.
Je crois que le Lp est déjà épuisé, prévoyez-vous une nouvelle édition, des remixes ?
Il reste encore quelques copies, mais je suis sûr qu'elles se vendront rapidement comme l'album précédent. Nous pensons à une édition pour l'Asie et à des remixes sur 7" pour 2025.
Justement, fais-tu encore des remixes ?
J'aime créer et je n'ai pas de méthode récurrente. Je m’adapte selon la chanson. Généralement je ne m’oriente pas vers une version pour les clubs, il y a toujours de très bons producteurs pour ce registre. Ma méthode consiste plutôt à écouter et à réfléchir.
T’intéresses-tu à la scène jazz de Londres...
Je suis très attentif à tout ce qui se passe au Royaume-Uni. C'est sans aucun doute le berceau de l'évolution musicale en Europe. Des artistes comme Alfa Mist ou Nubia García, etc. sont de bons exemples. Le jazz est la porte d'entrée la plus digne pour la musique décente.
Ton meilleur souvenir en en tant que Dj?
J'ai commencé dans les années 80 en tant que Dj résident. Ce que je préfère, c'est joué dans un club avec un public que je connais déjà. J'ai partagé l’affiche avec de grands Djs comme Vadim, Dj Food, Terminator de Public Enemy, etc. Je me souviens toujours de la liberté que l'on ressentait dans les clubs dans les 90’s. Aujourd'hui, tout est plus artificiel, beaucoup plus coûteux pour le public, ce qui signifie que tout le monde ne peut pas aller dans un club. Mon meilleur souvenir est une décennie entière de fantaisie et de liberté. Aujourd'hui, tout est trop soumis au succès sur les réseaux sociaux.
Et ton pire souvenir ?
Pendant quelques années, j'ai joué dans de grands festivals. En voyant des milliers de jeunes de 16 ans hors de contrôle et jouant avec des drogues au point de voir des gens mourir, j'ai complètement quitté ce monde...
As-tu une grande collection de vinyles ?
Ma collection c’est ma vie, mais je ne connais pas la quantité. J'ai beaucoup plus de 12 inch. J'ai de tout, comme des classiques de jazz à la house, en passant par la musique minimaliste. Mon rituel est d’acheter des disques dans chaque ville que je visite. Je préfère mes vinyles de hip-hop instrumental et old school, mais j'aime tous mes disques de la même manière. En ce moment, j'écoute beaucoup d’artistes comme El Michels Affair, le label Royal Crown, ou encore The Philarmonik.
Sinon comment a évolué la scène hip-hop et le milieu clubbing à Grenade ses dernières décennies ?
Comme dans d'autres villes, le tourisme massif et les algorithmes influence fortement les nouvelles générations. J'attends toujours une musique qui me représente dans les nouvelles générations. Ici, le reggaeton et les médias sociaux ont fait beaucoup de dégâts. Dans les clubs, il n'y a même plus de platines pour jouer des vinyles. Nous vivons une époque de changement, mais il y a toujours une petite résistance, donc il y a un peu d'espoir. Mais je préfère l'atmosphère des clubs de Barcelone, où je suis plus souvent qu'à Grenade.
As-tu d’autres passion que la musique ?
La vie à la campagne, mon jardin, les animaux. Ah ! et le basket aussi, mais le corps ne suit plus (rires).
Un dernier mot ?
J'aimerais vous parler de mon prochain concert à Paris, le lundi 7 octobre à Paris, au New Morning, puis à Londres, le 6 octobre, au Jazz Cafe. C'est la première fois que j'y joue avec mon groupe, et j'en suis ravi. Je te remercie de m'avoir accordé du temps. Et voici le lien vers ma page Instagram Dj Toner.
Interview par el coshmar / Photo ci-dessus par Julietta Guerra et ci-dessous par Agustina Arán