DAVID CARRETTA | Star Wax Magazine

2025-09-09

DAVID CARRETTA

Fort de son empreinte unique et rétro-futuriste, David Carretta est sans conteste une figure emblématique de la scène électronique, incarnant un univers scénique assumé. Depuis plus de 30 ans, David Carretta livre un son à contre-courant des époques mêlant electro atmosphérique, techno, EBM, italo disco, new wave. C’est en 1988, que tout commence pour David Carretta. Il débute le Djing avec son ami Xavier Vincent et fondent la même année Art Kinder Industrie, l’un des premiers groupes EBM en France. En 1994, il sort son premier maxi « L.S.D. / You Can » sur Harthouse de Sven Väth. Après avoir participé aux débuts d’International Deejay Gigolo Records de Dj Hell, en 1996 il en devient la première signature en compagnie de Dj Naughty. Sur le même label, il sortira deux albums : « Le Catalogue électronique » en 1999 et « Kill Your Radio » en 2004. Suivront d’autres albums et plusieurs maxis notamment sur Zone, Blackstrobe Records, Libertine Records, Mille Feuilles, Unknown Pleasures Records, GND, Rave Or Die… Et dernièrement une collaboration avec Kiko sur Mélopée Records : « Future Is Your Love ». Le passionné de synthés vintage et de science-fiction revient sur son parcours et nous en dit plus sur ses influences croisées punk - rock des années 80 ; sa période hard techno liée au label marseillais Thrust Records ; les débuts du phénomène Electroclash et l'épopée Gigolo, l’esprit de son label Space Factory co-fondé avec sa compagne Gigi Succes ; ainsi que sa vision de la scène et ses projets. 

 

Dans quel environnement as-tu grandi ?

Je suis né à Marseille mais à l’âge de 7 ans mes parents ont déménagé dans un village à côté de Tarbes dans les Pyrénées. J’ai grandi à la campagne avec une grande liberté de mouvement. Quand j'ai eu 16 ans je suis parti chez les Compagnons du Devoir et du Tour de France à La Rochelle.

 

Quelles sont tes principales influences ?

Je suis passé par tous les styles musicaux depuis le début des années 80....Punk, post punk, new wave, EBM. En vrac, je peux citer Metal Urbain, Devo, B 52’s, Sigglo XX, Joy Division, Killing Joke, Kraftwerk, Liaisons Dangereuses, DAF, Einsturzende Neubauten, Laibach, Death In June, Nitzer Ebb, Depeche Mode, Front 242, Neon Judgement, New Order et tout le reste. Les classiques quoi ! 

 

Et concernant le cinéma ?

Pour le cinéma, ça serait plutôt de la SF genre 2001 l’Odyssée de l’espace, Blade Runner, ou du David Lynch avec Eraserhead, Elephant Man, Mulholland Drive, Twin Peaks, et aussi des vieilles séries comme Space: 1999, The Prisoner…

 

Te souviens-tu de ta première approche du Djing ?

En 1988, de retour à Tarbes j'avais 20 ans et il n’y avait pas d’endroits où écouter la musique qu’on aimait alors on a ouvert un club dans une ancienne discothèque fermée qui appartenait au père d’un pote. On l’avait appelé « Le Saint » en référence à la série télé. C’est là, avec Xavier, la personne avec qui j’ai créé mon groupe Art Kinder Industrie la même année, qu’on a commencé à mixer. Ça a bien marché pendant 1 an, après les flics nous ont interdit l’ouverture car ce n’était pas vraiment légal. Du coup, on s’est servi du club pour répéter avec le groupe.

 

Quand as-tu commencé la production et qu’est-ce qui a été décisif ?

J’ai toujours voulu faire de la musique. Pendant ma période Punk je prenais des cours de batterie mais après avoir découvert les synthés j’ai arrêté et j’ai acheté mes premières machines. J’ai fait partie d’un premier groupe qui s’appelait Synthox, mais je n’étais pas en accord avec les autres membres du groupe un peu trop bloqué sur une new wave trop commerciale pour moi à l'époque. Après ma rencontre avec Xavier en 1988, on a décidé de créer Art Kinder Industrie. On avait envie de créer notre propre style de musique mais aussi notre propre image bien définie et percutante, on était d’accord sur un style plus radical. C’était le début des samplers qu’utilisaient tous les groupes EBM ou new wave qui nous ont inspirés. On passait beaucoup de temps à sampler des trucs dans des films ou à la télé.

 

D'ailleurs, j’ai souvent entendu et lu que tu es le pionnier de l’EBM en France, notamment avec ton groupe Art Kinder Industrie.  Qu’en penses-tu ?

Non, honnêtement je ne pense pas. D’ailleurs j’en profite pour remercier Pedro de Unknown Pleasure Records qui a sorti les démos de Art Kinder Industrie sur Cd (en 2018 - ndlr) et par la suite en vinyle par Daniele Cosmo sur « Lux Rec » (en 2019 - ndlr), c'est ça qui a permis de faire connaître un petit peu le groupe. À l’époque, on n’a pas eu la chance de sortir un disque, on a juste fait des concerts et des cassettes démo, ça avait super bien commencé mais le groupe a splitté au bout de 3 ans parce qu’on ne s'entendait plus. Peut-être qu'on aurait pu percer mais c'était déjà en 1991 et la techno arrivait. Ensuite, j'ai commencé à sortir en rave et à faire de la musique tout seul. C'était la période qui voulait ça aussi, être dans un groupe n'était plus la meilleure façon de faire de la musique. C’est marrant parce qu’aujourd’hui je suis en contact avec Jérome Vergez, un ancien membre du groupe avec qui on va sortir un Ep sous le nom “Art Kinder Industrie”. Une façon de continuer ce projet qui s'est arrêté peut-être trop vite.

 

Si je mentionne Dj Hell - interview ici, qu’est-ce qui te vient à l’esprit ?

La folie à Munich, à L’Ultraschall, son style musical qui mélangeait la techno avec Kraftwerk, Moroder, Ceronne, des trucs new wave. Je me souviens des bureaux de Disko B où j’ai croisé Robert Görl de DAF et les Chicks On Speed. Un jour, alors que je jouais à Marseille avec Miss Kittin et Dj Hell, je les ai invités chez moi après la soirée. On a fait 400 kilomètres pour arriver dans la maison où j’habitais à côté de Toulouse en pleine campagne. Ils sont restés 3 ou 4 jours je ne sais plus. On avait installé les platines dans le jardin ! Il y avait quelques amis invités. Dj Hell m’a demandé si j’étais ok pour l’aider sur un remix pour Gary Numan, « In The Park », on a fait ça dans mon studio et on est allé écouter le résultat sur l'autoradio de la voiture de Kittin, une Seat Ibiza dorée ! Suite à ce séjour, Dj Hell a lancé Gigolo Records et je pense que c'est là que Kittin a contacté The Hacker pour former leur duo. L’Electroclash est un peu parti de là.

 

Aujourd’hui, que penses-tu du terme “Electroclash” ?

Ça représente bien le son qu’on a voulu faire à l’époque. Au début, je ne voulais pas être associé à un style bien précis et forcément un peu réducteur mais j’ai fini par l’accepter. Des fois, faut mettre un peu d’eau dans son vin.

AEROBIC (GIGI SUCCES & DAVID CARRETTA) - Escape From You

Du coup, une anecdote sur les débuts du phénomène ? 

Un jour de 1997, j’étais dans les bureaux de Disko B, ils étaient tous comme des fous en train d’écouter un test pressing du label : « Space Invaders Are Smoking Grass » de I-F . Quand j’ai entendu ça je me suis dit que c’était le début de quelque chose. En même temps Dj Hell sortait aussi l’album « Munich Machine » sur Disko B, il y avait les Chicks On Speed qui zonaient dans le coin et qui avaient aussi sorti un vinyle. C’est parti de là et c’est allé très vite avec le premier Gigolo dont je faisais partie avec Dj Naughty et ensuite Kittin and The Hacker.

 

En parlant de Chicks On Speed, d’autres artistes femmes ont joué un rôle important dans le développement de ce mouvement : Miss Kittin, les propriétaires du PULP club à Paris notamment avec les résidentes telles que Chloé, Jennifer Cardini... De nombreuses artistes ont été révélées et ont transmis un message de liberté et d’égalité des genres. Aujourd’hui, nous entendons souvent que les femmes ne sont pas suffisamment représentées sur la scène électronique. Pourrais-tu partager ta vision à ce sujet ?

C’est vrai mais beaucoup de femmes ont eu un rôle aussi très important avant l’Electroclash, au début des années 90 avec Miss Djax, Ellen Allien-interview ici, Marusha, Liza’n’Eliaz, Electric Indigo, Misstress Barbara, Kelli Hand… mais il est certain que ça a toujours été insuffisant, il reste du chemin à faire comme dans tous les domaines et dans toute la société, on est d’accord là-dessus, et avec les réseaux sociaux c’est en train de s’équilibrer.

 

Aujourd’hui, que représente « CRASH», en collaboration avec Workerpoor sur le label Zone? 

Une période un peu bizarre où j’étais en décalage, un peu perdu. J’ai commencé à avoir moins de booking, ma musique ne correspondait plus à ce qui se faisait à ce moment-là, la minimale, un retour à la techno, Gigolo Records un peu dans l'oubli......Un jour mon pote Julien Workerpoor est venu chez moi et m’a fait écouter le morceau « CRASH 1 »-stream ici qu’il avait composé chez lui. J’ai adoré et on fait les 2 autres tracks ensemble pour les présenter à Zone qui commençait avec Gesaffelstein et The Hacker. Ça m’a redonné l’envie car j’étais un peu dans le trou. Voilà, ça représente une petite renaissance même si ça n’a jamais été aussi intense que pendant la période Gigolo / Electroclash.

 

Pourrais-tu décrire l’ADN de ton label Space Factory Records et nous en dire plus sur les prochaines sorties ?

Je voulais continuer un peu dans l'esprit de Gigolo avec des sorties de styles différents et le mélange de nouveaux artistes, de premiers projets, et d'artistes plus connus. Au départ, l'idée était de sortir tout ça sur des mini compilations sur vinyle avec des pochettes un peu décalées et aussi prendre le contrôle de tout ça en réalisant les visuels nous-mêmes. Après 4 ou 5 volumes, on a fini par sortir des Eps et des albums. On reste toujours dans le même esprit aujourd'hui avec des artistes comme Back From The Wave, Umatik, Louis De Tomaso, Millimetric, Romina Cohn+Geistech, Jauzas The Shining et d’autres. On laisse une totale liberté aux artistes pour la musique mais aussi pour les visuels, c'est un peu leur label aussi, ils peuvent avoir le contrôle de leurs sorties.

David Carretta - Disco Dance (Official video)

Pour toi, un banger en 3 mots ?

Sobriété, Efficacité, Originalité.

 

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré un digger avec “Marseille Kicks Ass” sous le bras chez Unité Centrale à Lyon. Surréaliste ! Des souvenirs de  ta période hard techno ?

C'est la période où je suis revenu habiter à Marseille et où j'ai rencontré ma compagne Gigi Succès. Une période rythmée par les sorties en Rave avec Dj Olive et Virtualian qui ont fondé Thrust Records. On passait des journées entières dans leur magasin de disques « Smart Import » à écouter les nouveautés qui arrivaient toutes les semaines. Le studio était en dessous du magasin, il y avait une forte émulation avec aussi mes premières dates Gigolo à Munich. C'était un peu le début de notre aventure et c’était très stimulant.

 

Marseille en une phrase ?

Marseillais un jour, Marseillais toujours !

 

Combien de vinyles as-tu dans ta collection privée ?

Pas beaucoup, je dirais 2000. Pendant les années Gigolo, je me produisais toujours en Live et j’ai donc beaucoup moins acheté de disques.

 

Tu digges toujours ? Où principalement ?

Dans les magasins d’occasion pour trouver des vieux trucs electro ou des trucs new wave que j’ai loupé à l’époque. Je vais pas mal sur bandcamp aussi.

 

Que représente le vinyle pour toi ?

C'est un support que tu peux garder et retrouver des années plus tard, collectionner, regarder et lire, c'est un objet d'art. Le digital c'est juste un format adapté à la société de consommation et au business des plateformes de streaming qui arnaquent tout le monde. Le bon côté avec ça c'est que tu peux facilement mettre à disposition ta musique quand tu débutes, ça coûte moins cher que de fabriquer un vinyle. La contrepartie c’est qu’il y a tellement de trucs qui sortent que tu es noyé dans tout ça. C'est un peu un leurre mais comment faire aujourd'hui quand on te propose ce genre de choses. Idem pour les labels comme le nôtre qui utilise cela par facilité et fainéantise quelque part, mais si tu veux atteindre plus facilement les Djs tu es obligé de diffuser ta musique sur les supports qu'ils utilisent.

 

Concernant “Ravexistence”, comment avez-vous décidé de travailler ensemble avec Umwelt ?

On ne se connaissait pas vraiment avec Umwelt-interview ici si ce n'est à travers notre musique et le morceau qu'il avait sorti sur la compilation « Galactic Creatures » sur Space Factory, une idée de Workerpoor qui s’est entièrement occupé de ce projet. Quand Umwelt m'a contacté, le projet “Ravexistence” sur vinyle m'a forcément plu. J'ai repris un vieux track que j'avais fait il y a longtemps, je l'ai à peine modifié et ça a fonctionné. Comme quoi certaines choses vieillissent plutôt bien ! On s'est vraiment rencontré après la sortie du disque à Marseille au Cabaret Aléatoire où on a joué ensemble.

 

Si je mentionne “Liquid Sky”, qu’est-ce qu’il te vient à l’esprit ?

C’est très « Blitz Club / New Romantics ». Le film est visuellement sympa, mais je ne suis pas très fan de la musique. Ça aurait eu plus de gueule si Dave Ball s’en était chargé !

 

Aujourd’hui, l’image est omniprésente dans l’industrie musicale et elle est parfois même plus importante que la musique dans la carrière d’un artiste ? Avec plus 30 années de carrière au compteur, quel message souhaiterais-tu transmettre aux jeunes générations ? 

Je suis plutôt instinctif et j'ai du mal à analyser ma musique et plus généralement le milieu de la musique. Dès le début j’ai abordé ça avec trop de naïveté et ça ne m’a pas toujours réussi en termes de management de carrière, je me suis aperçu un peu tard qu’il était important de bien gérer sa carrière et qu’il fallait être professionnel. J'ai contribué à un mouvement appelé l'Electroclash, j'ai juste voulu m'amuser et faire la fête, je voulais faire de la musique pour ça. D'ailleurs le jour où c'est devenu comme un « métier » avec ses mauvais côtés et ses routines, ça m'a vite ennuyé. Voyager tout seul ce n’est pas très fun ! Surtout quand tu fais des allers-retours sans voir grand-chose de l’endroit où tu as atterri. Sauf rare exception où tu prends le temps mais ce n’est pas si souvent que ça. Sur les réseaux c’est un peu biaisé et tu veux donner l’impression que tu vis des moments formidables mais ce n’est généralement pas vraiment le cas. Donc le message, si je dois en donner un, c’est « Carpe Diem » !

DAVID CARRETTA - Visage

Quel est l'un de tes titres qui te représente le plus aujourd’hui ?

« Vicious Game » ou « Disco Dance », un mélange de mélodie et de rythmique forte.

 

De quoi es-tu le plus fier aujourd’hui ?

De mes 2 filles.

 

Si tu pouvais te téléporter quelques jours…

La nostalgie c'est un peu douloureux, même si on repense inévitablement aux bons moments. Disons que la période de mon adolescence jusqu’à mes 21/22 ans c’était les années 80 et j’étais dans l’insouciance, sûrement le sentiment le plus exaltant.

 

Ton top 5 new releases ? 

- The Hacker “Harmonia”

- Close Proximity “Eclipse”

- Romina Cohn + Geistech “Raise” (Romantic version)

- Terence Fixmer “In Synthesis” (Vocal Mix)

- Panthera “Fumare”

 

Ton top 5 oldies ? 

- Killing Joke “Requiem”

- Drexciya “Aquatic Invasion”

- Front 242 “U-men”

- The Normal “Warm Leatherette”

- DAF “Verschwende Deine Jugend”

 

Qui est l’actuel David Carretta ?

Papa, mari et tonton electro !

 

Quels sont tes projets ?

Le prochain Ep de Art Kinder Industrie et d’autres projets de collaboration aussi, je ne peux pas en dire plus....

 

Autre chose à partager ?

Une bonne bière !

 

Interview par Sabrina Bouzidi

Photo header : David Carretta (Gigolo Munich, 1996).

Photo ci-dessous par Philippe Levy. 

 

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