CLOUD FRANÇOIS | Star Wax Magazine

2024-02-09

Cloud François

Pendant plus d’une décennie dans l’ombre du groupe de rap La Fab’ en tant que Dj Foch, le beatmaker a décidé d’élargir sa perspective artistique. Désormais chef d’orchestre de son œuvre sous le pseudo Cloud François, le rennais ajoute des drums house et des instruments mécaniques à ses beats. Explications à l’occasion de la sortie du vinyle huit titres « Candies » en streaming ci-dessous.

 

 

À partir de quel moment décides-tu d’opter pour le pseudo Cloud François, es-tu un grand fan de Cloclo ou plutôt des clouds web ? 

J’opère sous l’alias Cloud François depuis 2020. Je dirais que ce changement de pseudo concorde avec le moment où j’ai décidé de modifier un poil ma trajectoire artistique. J’étais clairement dans le rap et la trap en tant que beatmaker avec le groupe La Fab’ depuis 2008-2009 et à un moment donné ça s’est un peu tassé. Mais j’avais encore beaucoup d’appétit pour faire de la musique puis la hip-house m’est tombée dessus, je me suis dit que c’était tout à fait à ma portée et que la vibe et le côté dansant me parlaient à fond. Du coup, j’ai mis les pieds dans le plat, posé le BPM autour des 120, mis un kick sur chaque temps et tant qu’à faire de la nouvelle musique, autant la faire sous un nouveau nom. Je ne suis pas un fan absolu de Claude… Pour la petite anecdote, ce sont mes deux acolytes de la Fab’ qui m’ont trouvé ce petit nom au détour d’une soirée plutôt festive. Cloud, parce que j’ai toujours affectionné le côté vaporeux et ambiant dans ma musique et François tout simplement parce que c’est mon prénom. C’est également sous ce nouveau nom en 2020 que j’ai sorti mon tout premier vinyle « Sweet & Warm » pour concrétiser cette transition vers la house avec dans le même temps la volonté de faire vivre mon background hip-hop.

 

En tant que collectionneur de vinyles qu’est-ce qui t’obsède quand tu dig ?

Le diggin’ a toujours été à la base de mon processus créatif. J’ai commencé à digger dans la collection de disques de mes parents, puis chez les disquaires rennais, puis à chaque fois que je bougeais quelque part… J’aime la magie du hasard, j’aime découvrir des trucs improbables que je ne serais jamais allé chercher de mon plein gré. Je suis toujours à la recherche d’une belle nappe bien organique ou d’un solo en fin de track que personne n’a vu venir. J’aime découvrir de nouveaux artistes, de nouveaux musiciens crédités à l’arrière des pochettes… Dans les faits, les samples sont encore bien souvent à la base de mes compositions, même si j’accorde de plus en plus d’importance à créer autour de cette matière pour apporter ma touche personnelle. Au-delà de ça, j’avoue avoir un petit côté matérialiste, les disques sont de splendides objets, et je trouve ça assez incroyable de se dire que l’on peut coucher sa musique pour l’éternité sur du plastique et en plus y mettre les formes.

 

Tu es plus un beatmaker qu’un Dj ou fais-tu aussi des Dj sets ?

Je me l’avoue bien volontiers, je suis clairement plus un rat de studio qu’un Dj… Malgré tout, quand tu produis de la musique, et qui plus est de la musique dansante, la finalité c’est quand même d’aller la partager en live avec les gens. Du coup, c’est un sujet sur lequel je travaille beaucoup en ce moment. J’ai longtemps fait le Dj en groupe sur scène avec La Fab’ mais ce n’est pas le même exercice que d’aller défendre ses propres titres. Le projet est de proposer une formule live pour le printemps avec 100% de musique produite par mes soins… L’idée est de proposer un set hip-hop, house, UK house et d’y faire intervenir des musiciens et des rappeurs à mes côtés.

 

Tu sembles être un véritable curieux de la musique en général. Y a-t-il un genre qui te donne des boutons ?

J’aime à croire qu’il n’y a pas de mauvaise musique, je suis du genre à écouter de tout, même si je puise principalement dans le jazz, la soul et le funk. Je dirais que j’ai quand même du mal avec les extrêmes… Genre le métal vraiment dur ou la techno bien agressive. Je suis d’un naturel plutôt calme, j’aime le groove et la sensation de bien être que peut procurer le bon morceau au bon moment et au bon endroit.

RIP, by Cloud Francois

Don't Stop, by Cloud Francois

La bétise feat Al Bundy, by Cloud Francois X Al Bundy

Do it feat Runcol, by Cloud Francois Runcol

Disco feat La Fab', by Cloud Francois La Fab'

Sunshine, by Cloud Francois

Ca$h, by Cloud Francois

Love, by Cloud Francois

Jazz, house, rap… les influences et samples pour ton der Lp « Candies » sont nombreux, selon toi est-ce un disque de musique électronique, les drums sont très house music ?

C’est une question qui me fait bien plaisir parce que tu touches du doigt précisément ce que je voulais proposer avec ce disque. C’est selon moi un disque de musique électronique mais construit et arrangé comme de la musique acoustique. L’histoire est partie d’une simple ligne de basse à l’origine, je n’arrivais pas à faire ce que je voulais sur un morceau du coup j’ai recontacté Alex Cochennec, un bassiste rennais (LOJO, Black Bandanas) avec qui j’avais déjà travaillé sur mon précédent Lp pour qu’il me propose quelque chose Live. Il est donc passé à la maison et on a plié six morceaux en quatre heures, c’est donc tout naturellement qu’il s’est imposé sur tout l’album. Ça a vraiment été le point de départ de ce projet. Par la suite j’y ai intégré un trompettiste et deux guitaristes pour apporter la touche vivante que je n’aurais jamais pu produire seul. Ce disque est donc a moitié composé de samples et a moitié joué par des musiciens, c’est un truc que j’avais dans un coin de ma tête depuis un bon moment et en même temps il m’a fallu du temps pour me sentir à l’aise avec le sujet. Je trouve ça cool comme approche de produire une musique codifiée comme la pure musique électronique mais avec la liberté et le côté vivant qu’apportent les musiciens.

 

Tu as aussi plusieurs invités, s’agit-il seulement d’un noyau de copains de Rennes ?

La musique c’est avant tout une histoire de copains pour moi. Je n’ai jamais fait ça tout seul et j’ai passé dix années en groupe avec mes 2 acolytes de la Fab’ il était donc impensable de ne pas les inviter pour rapper sur un morceau. J’ai aussi invité le beatmaker Runcol avec qui on a partagé une ligne de basse du bassiste, pareil c’est un ami depuis longtemps qui m’avait d’ailleurs réalisé le clip de la sortie pour mon précédent Lp, c’était une bonne expérience de partir chacun dans son coin avec une boucle de basse et de se retrouver après pour mettre en forme nos travaux respectifs. Quant aux musiciens, ils sont presque tous rennais, on se connaissait déjà sauf le trompettiste qui, Dan Amozig, est sur Paris, on a donc fait nos trucs à distance. Pour le reste c’est tout produit à la maison, les meilleures conditions à mon sens.

 

Ce n’est pas à 100% de l’auto prod, Blanc Sein de l’asso Mojo A Gogo est important dans le projet, il a aussi réalisé l’artwork…

Effectivement, « Blanc Sein » aka Dj Philly Phil m’a beaucoup accompagné dans la réalisation de ce disque. Pour l’anecdote, j’ai déménagé il y a 2 ans et nous sommes devenus voisins. On se connaissait déjà un peu, on avait des amis en commun, et du coup on s’est beaucoup rapprochés. J’avais déjà commencé à produire « Candies » mais j’avais un peu mis le projet de côté le temps de m’installer dans mon nouveau chez moi. Les prix pour le pressage de vinyles avaient beaucoup augmenté, j’étais plus trop certain de faire des disques… Il m’a convaincu de le sortir en physique en me soutenant pour le pressage et en réalisant tout le travail graphique autour du disque. Il a réalisé à la main le pochoir qui a été imprimé sur les disques ainsi que 25 pochettes uniques réalisées elles aussi à la main au pochoir / aérosol acrylique. C’était beaucoup de travail et il a réalisé ça avec grand soin…Il m’a également beaucoup aidé pour la communication au moment de la sortie du disque. C’est un passionné de musique depuis toujours, un sacré digger, un super graphiste et une bien belle personne.  Je suis super content de collaborer avec lui.

 

Qu’est-ce qui différencie « Sweet & Warm » de « Candies », la dose de sucre ? (rires)

 « Sweet & Warm » est sorti en 2020, c’était pile le moment où j’opérais ma glissade du hip-hop vers la house, je me sentais encore vraiment le cul entre deux chaises. Pour « Candies » je me suis senti plus déterminé à faire danser les gens. Le virage était définitivement pris, la transition opérée. Le fait d’y intégrer des musiciens m’a offert une liberté incroyable pour arranger le projet, ce que je n’aurais jamais eu si j’avais produit les morceaux tout seul. Du coup, il y a dans ce disque un vrai parti pris pour la danse qu’on ne retrouvait pas forcément dans ma musique jusque là.

 

"Le fait d’y intégrer des musiciens m’a offert

une liberté incroyable pour arranger le projet,

ce que je n’aurais jamais eu si j’avais produit

les morceaux tout seul. "

 

Parle-nous de ton set up dans ton studio, a-t-il évolué depuis tes débuts ?

Bien sur avec grand plaisir, j’ai commencé il y a 15 ans avec un clavier maître, une carte son à 30 balles et une chaîne hifi… J’ai toujours été intéressé par le matos, son histoire et son influence sur la production musicale. Du coup, avec le temps, j’ai upgrade petit à petit mon installation. J’ai composé à mes débuts avec Reason et un clavier midi puis j’ai découvert le hardware en faisant l’acquisition d’un sampleur Akai S900 qu’un pote m’avait offert avec la formation qui allait bien. Ça m’a tout de suite plus, le côté analogique du son que ce genre de machine te permet d’obtenir…  Après j’ai toujours eu du mal à me détacher complètement du PC pour autant. Je bosse aujourd’hui avec une Maschine Mk3 comme pièce centrale pour composer et j’utilise aussi un piano électrique, un Crumar DP80 c’est un peu le Fender Rhodes du pauvre. J’ai aussi quelques claviers, processeur d’effets, un expandeur de chez EMU, des préamplis et un sommateur analogique pour coucher mes mixes.  Récemment, je me suis acheté une batterie acoustique, et j’ai une petite collection de percussions, toys et autres gadgets que j’aime bien enregistrer moi-même plutôt que d’utiliser les drums kits de monsieur tout le monde… Tout ça ne s’est pas monté en un jour, j’ai construit mon studio avec le temps et avec mes moyens, mais beaucoup de ce que j’ai gagné avec la musique a été réinvesti dans le matos. Je pense pour autant que le matos ne fait pas le producteur, loin de là, avec la technologie actuelle tu peux faire des choses incroyables avec pas grand-chose, mais j’ai quand même l’impression d’être de cette génération qui aime bien prendre son temps et toucher des boutons…

 

Et tes influences musicales ?

Je n’ai pas spécialement baigné dans la musique depuis tout petit. Il n’y a pas de musicien dans ma famille, même si mon papa est un bon consommateur de jazz. J’ai découvert le rap français au collège dans les années 90, ça m’a tout de suite parlé, après ça j’ai tendu l’oreille outre atlantique et je me suis pris une vraie bonne claque… J’ai rapidement capté le lien entre ce que j’écoutais et l’origine de la musique samplée pour faire ces morceaux, et j’avais déjà une petite culture du jazz grâce à mon père. Le jazz/funk des années 70 et 80 m’a toujours beaucoup parlé aussi comme Bob James, Hubert Law, Dexter Wansel, Mongo Santamaria, Billy Cobham… Je me sens un peu obligé de te dire que j’ai une addiction toute particulière au son chaud et soyeux du Fender Rhodes, tu n’as pas idée du nombre de disques que j’ai achetés juste parce qu’il y avait dessus une petite boucle ou trois quatre riffs de ce magnifique piano. Je me sens aussi obligé de citer J Dilla et surtout Madlib qui m’ont clairement matrixé avec leur musique. En règle générale, si ça groove, si y a du feeling et de l’émotion ça va vite me parler, y a pas de curiosité malsaine en musique, j’aime découvrir et me nourrir de ce que je découvre quand je dig ou quand je fais des rencontres.

 

Penses-tu déjà au prochain disque ou n’as-tu pas encore digéré la sortie de « Candies » ?

Non, je ne suis pas encore focus sur un nouveau projet, j’ai une vie perso bien remplie, un taf et deux enfants qui m’occupent bien le quotidien. J’ai bossé presque trois années sur ce disque, j’ai envie de le faire vivre le plus longtemps possible, parce que la finalité, c’est quand même de le partager avec les gens en vrai. J’ai toujours eu à cœur de faire à ma façon et sans me mettre inutilement des contraintes de temps, je ne veux pas regretter quand un projet sort ou me dire que j’aurais pu mieux le faire. Je travaille actuellement à développer mon Dj Set autour du disque mais j’ai vraiment envie de le faire qu’avec ma propre musique du coup je continue de travailler des morceaux et des remix pour le live sans objectif de projet particulier. Mais je me connais bien, l’aventure n’est pas finie…

 

Sinon le remix c’est un exercice que tu affectionnes particulièrement ?

Oui j’aime faire des remix, d’ailleurs en 2015 j’avais sorti une tape faite entièrement de remix. C’est un bon exercice, ça me fait très souvent faire des prods que je n’aurais pas faites sans l’a capella. C’est toujours cool de prendre le contrepied d’un morceau existant et de proposer un truc personnel avec. Faire des remix m’a beaucoup fait progresser techniquement. Je trouve aussi que c’est un bon moyen de mettre en valeur son travail, sa touche personnelle, sa patte…

 

Et c’est quoi le programme d’un week-end réussi pour toi ?

Un barbecue le vendredi soir à la maison à la cool avec les copains, marché des Lices à Rennes le samedi matin parce que j’aime bien manger… Une petite session diggin’ chez Groove Rennes le samedi après-midi suivie d’une soirée en ville avec un Dj set ou un concert c’est encore mieux… Le dimanche c’est repos bien mérité, j’aime passer cette journée à chiller en famille…

 

Début 2024, que reste il des établissements culturels diurnes et nocturnes à Rennes, qui a résisté et y a-t-il un renouveau de lieux ?

Je dirais que la tendance est à la décentralisation, même s’il y a des lieux encore bien vivants dans le centre ville comme aux Paradis Perdus qui est un petit bar qui organise jusqu’à 3 ou 4 concerts par semaine toute l’année. À côté de ça il y a pas mal de nouveaux lieux qui ouvrent en dehors du centre, comme Désordre ou encore Grabuge. Ce sont de chouettes endroits pour manger, boire et écouter de la bonne musique. En termes de grosse structure ça n’a pas beaucoup bougé je trouve, il y a toujours une belle programmation à l’Ubu et l’Antipode a fait peau neuve… Il y a beaucoup de nouveaux festivals autour des musiques électroniques. Et puis on a notre Dooinit festival chaque année pour régaler les amateurs de hip-hop, qui lui a bien résisté aux épreuves du temps.

 

Un dernier mot ?

Déjà, un grand merci à toi de me laisser la parole librement comme ça, c’était un super exercice. Je dirais : Longue vie aux indépendants comme nous, ceux qui font comme ils l’entendent, avec toute la liberté qui leur revient. La musique c’est à mon sens un truc très personnel quand tu en fais et aussi très universel quand tu la partages avec les autres. « Personnel » parce que tu donnes de ta personnalité quand tu produis, tu te livres entièrement, et « universel » parce que ton seul objectif c’est que les gens ressentent la même émotion ou la même énergie que toi la première fois qu’ils t’écoutent. Longue vie à Star Wax, merci de mettre en lumière les artistes indépendants comme moi. 

 

Interview par Dj Coshmar

 

 

 

Cloud Francois "Rip"