2026-04-23
CLAUDE MCKAY / ERRANCES D’UN POÈTE REVOLTÉ
Réalisé par Matthieu Verdeil, « Errances d’un Poète Révolté » réhabilite Claude McKay soit l’une des figures méconnues de la création littéraire du vingtième siècle. Passionnant, ce film dédié à l’auteur du déterminant « Banjo » est désormais disponible en rediffusion sur France 5. Riche de lieux comme le New York de la Harlem Renaissance, la Russie des Soviets ou bien encore le rivage du sud de la France, ce témoignage commenté par le romancier et slameur Gaël Faye renvoie à l’impact de ce créateur jamaïcain sur le mouvement culturel de la négritude et sur une partie de la production musicale urbaine…
Moins populaire que James Baldwin, Toni Morrison ou Amiri Baraka, Claude McKay est aujourd’hui valorisé par un documentaire disponible sur le bouquet France TV. Né à la Jamaïque à la fin du dix-neuvième siècle, ce poète nourrit de littérature classique s’exile rapidement aux États-Unis où il se distingue par nombre de partis pris et travaux bouillonnants. Proche des destinées d’Isadora Duncan, la danseuse des Années folles et pionnière des ballets contemporains, ou de John Reed, le militant communiste américain et artisan du grand reportage moderne, Claude McKay aiguise alors une plume acérée, doublée de visions saisissantes. Premier texte fort paru en 1919 dans les colonnes de The Liberator , le journal d’extrême gauche new-yorkais, le sonnet « Si Nous Devons Mourir » et son style épidermique agissent comme la matrice de son œuvre : « Si nous devons mourir que ce ne soit pas comme des porcs / Traqués et parqués dans un enclos infâme / Pendant qu’autour de nous les chiens enragés aboient / Et se moquent de notre triste sort / Si nous devons mourir, nous mourrons noblement/ afin que notre précieux sang ne soit pas versé en vain ».
Autre écrit marquant, « Banjo, Une Histoire Sans Intrigue » convoque le Marseille de la première partie du vingtième siècle. Si le terrible « Si nous Devons Mourir » éclaboussait de sa colère froide l’Amérique raciste de l’après Grande Guerre, ce roman édité en 1929 détaille, pour sa part, la cité phocéenne par le biais d’un vagabond, une transposition confondante de la vie de Claude McKay : « D’un pas mal assuré, tel un matelot chaloupant sur le pont d’un navire qui roule, Lincoln Agrippa Daily-Banjo pour les intimes- arpentait sur toute sa longueur la magnifique jetée du port de Marseille, un banjo à la main. » Désarmantes, ces premières lignes mettent au diapason. Par delà le découpage cinématographique, l’intitulé fait écho au célèbre instrument afro-américain, et à son lien avec le creuset mandingue par le prisme de la kora. Il annonce de brillants intellectuels originaires de l’actuel Sénégal ou de la Martinique tels Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire ; le théâtre aligné du groupe Octobre et son héraut Jacques Prévert ; ou les différents musiciens provençaux du jour parmi lesquels Moussu T et son blues imprégné de grand bleu…
Formidable résumé de la destinée de Claude McKay, « Errances d’un Poète Révolté » de Matthieu Verdeil dévoile les multiples vies et voyages de ce créateur caribéen. Hormis la Renaissance de Harlem et ses vibrions fertiles (on pense à la touche jungle de Duke Ellington, mais aussi aux peintres Archibald Motley ou Aaron Douglas) sont évoqués les grands courants de pensée politique comme celui du très populaire Marcus Garvey, lui-même originaire de la Jamaïque et dont les discours afro-centristes marqueront, par la suite, les prophéties millénaristes rasta … Loin de se contenter des États-Unis, le réalisateur retrace, durant la première partie des années vingt, les nombreux séjours européens de Claude McKay, à commencer par le Royaume-Uni ou l’artiste-activiste côtoie alors la redoutée Sylvia Pankhurst, le porte-voix des suffragettes, soit ce mouvement féministe radical. Et décrit l’engagement du créateur apatride en 1922 à Moscou, au contact des artisans de la révolution bolchévique. Invité par l’Internationale Communiste, il travaillera notamment sur la condition des Africains, issus du continent-mère ou de la diaspora…
Toutefois ce sont bien les parenthèses françaises qui sont soigneusement détaillées. C’est le cas de Paris où Claude McKay découvre le tissu artistique de Montparnasse. Il explore alors les recoins de la vie nocturne et notamment la bohème du Bal Nègre, haut lieu de la vie afro-américaine locale, à rang égal avec le Bœuf Sur Le Toit et sa clientèle prestigieuse. Souffrant de syphilis, l’artiste assume sa bisexualité et quitte la capitale pour Marseille dont la dimension cosmopolite lui rappelle certains quartiers new-yorkais. Avant de prolonger son séjour méridional sur la Riviera où il rencontre Francis Scott Fitzgerald, lui-même confronté à une autre personnalité maudite, au travers de son épouse Zelda… Étonnant, son passage par la Bretagne est illustré par des images extraordinaires du combat des penn sardines, d’après ces ouvrières bigoudens socialistes. Et les premiers pas sur le sol marocain lui permettent de découvrir les rythmes hantés des gnawas, une confrérie voisine des cultes syncrétiques antillais. De retour aux États-Unis après la seconde guerre mondiale, Claude McKay est rongé par la maladie. Il trouvera pourtant la force de se baptiser, d’écrire quelques textes empreints de religion, avant de disparaitre d’une crise cardiaque à l’âge de 58 ans…
Ferment pour de nombreux écrivains, Claude McKay a également eu un ascendant évident sur le terreau musical ambiant. On pense naturellement au jazz de Duke Ellington et aux combos cubistes du label Okeh ou, plus près de nous, à Archie Shepp et au pamphlétaire « Attica Blues ». Les déclamations générées par le spoken word ne sont pas en reste. Moins connus que les Last Poets, les Watts Prophets s’imposent avec le véhément « Rappin’ Black In A White World » et ses brûlots issus du Black Arts Movement. Autant prisé par les fans de jazz que de soul, Gil Scott-Heron est condensé par le beau coffret « The Revolution Begins-The Flying Dutchman Masters » et les classiques « Lady Day And John Coltrane » ou « Whitey On The Moon ». Le registre reggae et son pidgin subversif sont intimement liés à cet univers via la dub poetry de Linton Kwesi Johnson et le définitif « Bass Culture », ou bien encore grâce au puissant Oku Onuara, le Robin des Bois de Kingston, et à son fabuleux « Pressure Drop ». Enfin les tenants du slam et du rap saluent les engagements de Claude McKay : outre les auras de Saul Williams et Mike Ladd, deux as de l’oralité comme Rocé et Gaël Faye font vibrer les mots et les idées avec des opus conséquents comme « Identité En Crescendo » ou « Pili Pili Sur Un Croissant Au Beurre ». Site www.mckay100ans.com
Par Vincent Caffiaux / Photos par Bérénice Abbott et Matthieu Verdeil