CHRIS LOCKO AKA MAN INSIDE | Star Wax Magazine

2025-09-23

CHRIS LOCKO AKA MAN INSIDE

Originaire du 20 arrondissement de Paris, Chris Locko, alias Inside Man ou Man Inside, s’est imposé comme l’une des figures marquantes du Krump. Danseur au style intense et singulier, il a parcouru les scènes et battles de Las Vegas à New York, en passant par Toronto où il vit aujourd’hui. Entre énergie brute et discipline artistique, son parcours illustre la puissance expressive d’une danse née dans la rue et devenue un langage universel. Et la playliste de Chris Locko à ce lien reflète la musique pour sextérioriser en Krump.

 

 

Chris, peux-tu nous parler de tes origines et de ton enfance dans le 20ème arrondissement de Paris et comment ce quartier a-t-il influencé ton parcours artistique ?   

Je suis français d’origine camerounaise et congolaise.  J’ai grandi dans le 20 arrondissement de Paris, entre la rue de la Réunion et Porte de Vincennes. Mon enfance n’a pas toujours été simple, je ne dirais pas qu’elle a été difficile au point d’être catastrophique, mais elle n’a pas non plus été un long fleuve tranquille. Une enfance « avec ses hauts et ses bas », où il fallait apprendre très tôt à s’adapter, à observer, et à trouver des moyens de m’exprimer pour canaliser ce que je vivais.

Le 20 arrondissement est un véritable vivier artistique. J’ai eu la chance de grandir dans un quartier où les structures associatives mettaient déjà en place, à l’époque, de nombreuses activités pour les jeunes. Ça m’a permis de me connecter très vite au monde de l’art et de nourrir ma créativité dès mon plus jeune âge. Je viens également d’une fratrie d’artistes, ce qui a beaucoup contribué à renforcer ce lien avec l’univers artistique.

 

Comment s’est faite ta rencontre avec la danse ?

Ma rencontre avec la danse s’est faite de manière très naturelle, grâce à l’écosystème dans lequel je vivais. J’ai d’abord commencé par le Bboying sans vraiment le prendre au sérieux. Et puis, quelques mois plus tard, j’ai eu une véritable révélation : j’ai découvert le Krump à travers un magazine urbain qui traînait dans la chambre de mon frère. Étant très attiré par la culture américaine en grandissant, j’ai décidé de lire l’article, qui était dédié au film « Rize » de David Lachapelle. Ce moment a été un vrai déclic, comme si quelque chose s’était alignée en moi. J’ai immédiatement allumé mon Pc pour essayer de trouver le documentaire. Sans succès au début, alors je me suis tourné vers Lime Wire ce logiciel mythique des années 2000 qui permettait de télécharger des films de manière... disons, pas très légale (rires).

 

Est-ce qu’il y a eu un déclic ou une expérience particulière qui t’a poussé à choisir cette voie ?

Oui, le documentaire « Rize » - full film ici, consacré au Clowning et surtout au Krump, a été un véritable déclic. J’étais déjà très intéressé par l’art et la danse comme mentionne plutôt, mais le visionnage de ce film a été un choc positif. Voir l’histoire de ces jeunes des quartiers de Los Angeles, qui me ressemblaient avec une histoire moins violente que la mienne mais qui faisait écho à certains aspects de mon vécu, m’a profondément marqué. Et bien sûr, les mouvements saccadés et puissants, mis en lumière dans le documentaire, m’ont tout de suite donné envie d’essayer! D’ailleurs après le film avec mon meilleur pote de l’époque et mon frère nous avons décidé de se défier en battle (rires).

Krump Dance Session at @keystonedanceco Ajax, Ontario 🇨🇦

Le film Rise de David LaChapelle a marqué toute une génération, quel a été son impact sur ta vision du Krump ?

Son impact a été extrêmement positif, car c’est de là qu’est née ma passion pour le Krump. À l’époque, en 2007, je n’arrêtais pas d’en parler autour de moi et je le montrais à tous mes amis. Un jour, une fille que je fréquentais m’a parlé de son ami qui pratiquait aussi le Krump. Jusqu’à cette rencontre, je pensais être le seul à m’y intéresser en France… et lui aussi d’ailleurs. On a fini par se rencontrer, et on a commencé à s’entraîner ensemble pendant des mois. Puis, un jour, on a croisé d’autres danseurs de Krump dans le RER E, en direction de Montfermeil. C’est là qu’on a pris conscience qu’un vrai mouvement était en train de naître en France.

 

Est-ce que tu dirais que ce film a contribué à donner une légitimité artistique au Krump en France, et pour toi personnellement ?

Oui pour moi personnellement sans aucun doute et le film Rize a clairement contribué à donner une légitimité artistique au Krump à l’échelle mondiale, mais pas autant que le mouvement qui en a découlé. En France, à l’époque, beaucoup notamment dans le milieu hip-hop l’ont perçu comme un simple documentaire de danse, sans vraiment imaginer qu’il aurait un impact international ou que des gens se mettraient réellement à Krumper. Dans les sphères hip-hop, nous n’étions pas vraiment considérés comme des danseurs “légitimes”. Peut-être que le Krump était tout simplement trop avant-gardiste pour son époque ? Quoi qu’il en soit, même si cette danse ne plaisait pas forcément dans les cercles hip-hop traditionnels, nous avons réussi à nous imposer et à prouver que le Krump avait toute sa place en France.

 

Quels danseurs ou figures du Krump t’ont le plus inspiré dans ta pratique ?

Les Danseurs qui m’ont le plus inspire dans ma pratique du Krump sont les pionniers au USA et en France comme Tight eyex, Mijo, Daisy , Crush…et en France Grichka, Tiger mais aussi des flèches montantes comme Bruiser, Konkrete, No script…

 

Comment as-tu appris et perfectionné ta technique, es-tu autodidacte ?

Oui, je suis danseur autodidacte. Néanmoins, j’ai appris à perfectionner ma technique grâce aux Labbs (abréviation de laboratoires - ndlr), ces moments où les krumpers se retrouvent, souvent entre fams, pour créer, échanger des mouvements et développer de nouvelles idées. J’ai aussi beaucoup progressé à travers mes trainings personnels et les sessions de danse avec la communauté. En parallèle, j’ai eu l’opportunité de suivre des stages avec de grands danseurs, aussi bien dans le milieu du Krump qu’en dehors, ce qui m’a permis d’élargir ma vision et d’affiner ma pratique.

 

Comment définirais-tu ton style, qu’est-ce qui le distingue ?

Je dirais que mon style est à la fois brut et précis. En anglais, on pourrait le définir comme raw and clean. Je suis quelqu’un d’authentique dans la vie, et je pense que cela se reflète directement dans ma danse. Ce qui me distingue particulièrement, c’est ma capacité à créer l’effet de surprise, notamment en prenant le beat au dernier moment et en jouant avec l’imprévisibilité. Le style évolue chaque jour, car dans le Krump, il est essentiel de se renouveler en permanence pour rester vrai, créatif et connecté à l’instant.

 

Peux-tu nous expliquer les éléments techniques clés du Krump et la manière dont tu les intègres dans ton interprétation ?

Dans le Krump, on distingue deux grands piliers : les bases et les fondations. Les bases correspondent aux mouvements techniques que chaque krumper doit absolument maîtriser. Parmi elles il y a le Chest Pop : un mouvement du buste qui peut se décliner de différentes manières comme le breathing chest pop, le chest poppin’, etc., souvent utilisé pour accentuer l’énergie et marquer le rythme. Il y aussi le Stomps : des frappes du pied au sol, non pas pour simplement taper, mais pour être en parfaite connexion avec le beat et l’ancrage au sol. Puis le Jabs : des coups directs du bras, comme en Boxe, allant du coude jusqu’au poignet, qui expriment puissance et intention. Enfin, le Arm Swings : des lancers de bras, partant de l’épaule jusqu’au coude, qui créent des trajectoires fluides ou explosives selon l’intention.

Personnellement, j’intègre ces éléments dans mon interprétation en cherchant toujours à rester fidèle au beat, à mon ressenti du moment, et à mon identité artistique. Les bases sont comme un vocabulaire : elles me permettent de construire mon propre langage dans le Krump.

Cloak and dagger - Burna Boy - Chris Locko & Sonia Soupha

À quoi ressemble ton entraînement au quotidien ? Est-ce plutôt physique, technique, mental ?

Mes entraînements sont à la fois physiques, techniques et mentaux. Je loue régulièrement un studio en centre-ville de Toronto, accessible et mis à disposition pour les danseurs locaux, ce qui me permet de m’entraîner dans de bonnes conditions et de rester connecté à la scène. En général, je commence chaque session par un échauffement global, qui inclut un travail sur mes bases et mes fondations pour garder mes mouvements propres et ancrés. Ensuite, je consacre environ une heure à cibler une partie spécifique de mon corps, soit les jambes, soit le buste, bras, etc., afin de renforcer ma précision, mon contrôle et mon endurance. L’aspect mental occupe aussi une grande place : je prends du temps pour visualiser mes rounds, travailler ma gestion du stress et entretenir une connexion émotionnelle avec ma danse. Cela m’aide à rester créatif, à affirmer mon style et à transmettre une véritable intention dans chacun de mes mouvements.

 

Le Krump est une danse très énergique, presque guerrière.

Comment canalises-tu cette intensité dans ta pratique ?

Oui le Krump est une danse énergique et ce n’est pas seulement balancer de l’énergie à tout vas il faut être capable de contrôler cette énergie dans nos rounds, dans nos passages, en session ou en battle c’est une danse qui monte crescendo même si le but est de se lâcher à la fin ce n’est pas tellement combien de force tu peux envoyer mais combien tu peux supporter et je pense que cela s’applique dans la vie de tout les jours 

 

As-tu des rituels ou des pratiques spécifiques pour préparer tes sessions ou tes battles ?

Non pas spécialement, j’y vais au feeling

 

Que représente pour toi le Krump : un art, une thérapie, une arme d’expression

Le Krump représente pour moi bien plus qu’une simple danse : c’est une véritable partie de ma vie. Au fil des années, il est devenu à la fois un art et un exutoire, un moyen de canaliser mes émotions, d’évacuer mes tensions et de transformer mes épreuves personnelles en une énergie brute et créative. Il m’a permis de m’affirmer, de mieux me connaître et de prendre confiance en moi, tout en forgeant une identité forte et authentique. Le Krump m’a aussi ouvert les portes d’une communauté soudée, une véritable famille artistique basée sur le respect, le partage et le soutien mutuel. Au-delà de l’aspect physique, cette danse m’enseigne chaque jour la discipline, la rigueur, la persévérance et même une forme de spiritualité.

 

Quels sont tes projets actuels et à venir : scènes, battles, collaborations, transmission auprès de la nouvelle génération ?

En ce moment je suis focus a fonds sur les compétitions entre le Canada et les USA jusque la fin de lannée 2025. Mon objectif n’est pas uniquement de viser les victoires, mais surtout de gagner en visibilité, de continuer à faire entendre mon art et de rester profondément connecté à la communauté Krump. Chaque battle est pour moi une opportunité de progresser, de partager mon univers et de représenter ma culture, quel que soit le résultat.

 

Tu as eu l’occasion de représenter le Krump dans des battles à Las Vegas, Los Angeles, Toronto, New York ou encore en France. Qu’est-ce que ces expériences à l’international t’ont apporté, tant sur le plan artistique que personnel ?

Ces expériences à l’international ont été extrêmement enrichissantes, autant sur le plan artistique que personnel. Sur le plan artistique, elles m’ont permis de me confronter à des styles et des énergies très différentes, d’observer d’autres manières de vivre et de transmettre le Krump, et de repousser mes propres limites. Affronter des danseurs de haut niveau à Las Vegas, Los Angeles, Toronto, New York ou encore en France m’a poussé à élever mon niveau de rigueur, de créativité et de présence scénique. Cela m’a aussi permis de m’affirmer artistiquement, de mieux comprendre ce qui rend mon style unique, et de développer une vraie vision à long terme de ce que je veux apporter à cette culture.Sur le plan personnel, ces voyages m’ont appris à sortir de ma zone de confort, à m’adapter à de nouveaux environnements et à gérer la pression tout en restant fidèle à moi-même. J’ai beaucoup gagné en maturité, en autonomie et en confiance en moi, mais aussi en humilité, car chaque événement m’a rappelé que l’essentiel n’est pas seulement de gagner, mais de créer un échange sincère et authentique avec les autres danseurs et le public.

 

D’un point de vue organisation et Entertainment, comment perçois-tu la mise en place des battles et des événements aux États-Unis, dans des villes comme L.A. ou New York, comparé à ce que tu peux vivre en France ou en Europe ?

Aujourd’hui, les événements de Krump en Europe sont de plus en plus structurés et bien organisés, parfois même davantage que ceux en États-Unis, ce qui n’a pourtant pas toujours été le cas.

On observe une véritable montée en puissance, notamment en France, où la scène est en train de rattraper, voire de rivaliser avec celle d’Amérique du Nord en termes de qualité d’organisation et de professionnalisation. Ce progrès s’explique en partie par le soutien croissant des structures publiques, comme les villes et les mairies, qui reconnaissent de plus en plus la valeur culturelle du Krump et soutiennent les initiatives locales. À Paris notamment, ce soutien institutionnel permet à de nombreux projets artistiques urbains de voir le jour dans des conditions professionnelles, ce qui contribue à renforcer la visibilité et la crédibilité de la scène européenne.

 

Le Krump est profondément lié à la musique et aux beats puissants. Quelle place accordes-tu au vinyle et au Djing dans cet univers : est-ce que tu penses que ces éléments peuvent enrichir l’expérience en battle comme en performance ?

Nous ne sommes pas limités musicalement dans le Krump, même si la musique Krump occupe une place importante dans les battles. Beaucoup de danseurs aiment s’essayer à d’autres styles musicaux comme le funk, l’afrobeat, les percussions et bien entendus le hip-hop, ce qui enrichit leur créativité et leur manière d’interpréter cette danse.

 

Pour terminer, as-tu un dernier mot à partager ou des remerciements particuliers que tu aimerais adresser ?

Un grand merci a Star wax et plus spécialement à Tony Locko!

 

Interview par Shogun / photo par Raylon

Footwalkin, Krump session at @keystonedanceco Ajax,Ontario🇨🇦