2023-10-02
BAPTISTE TROTIGNON / BREXIT MUSIC
Figure du jazz, Baptiste Trotignon est également connu pour son ouverture d’esprit comme l’induit une récente collaboration avec Arthur Teboul, le chanteur-poète de Feu ! Chatterton. Tour d’horizon du paysage musical britannique, le nouvel opus du pianiste se nomme « Brexit Music » et offre une relecture épatante d’interprètes comme Robert Wyatt, David Bowie ou Radiohead…
Composé de reprises variées, « Brexit Music » le nouvel album de Baptiste Trotignon rend hommage à la culture pop anglaise, un univers fréquemment marqué par le jazz. Apparu dans les années 50, le mouvement mod a ainsi cristallisé une esthétique autour de la musique, à commencer par des noms comme Lou Donaldson ou Stanley Turrentine. Egalement marqué par le rhythm & blues et le ska, ce courant peuplé de jeunes dandys et des clubs comme le Flamingo ou le Ronnie Scott’s ont, à ce titre, largement contribué à la diffusion du répertoire afro-américain sur le sol britannique. Autre manne, l’école de Canterbury a généré, dans le prolongement des swinging 60’s, un singulier chaudron mâtiné de mélodies lysergiques ou pastorales, selon. Emmené par de grands excentriques de la trempe de Kevin Ayers ou Daevid Allen, ce plateau pour le moins hétéroclite a su insérer le jazz dans son corpus, sans pour autant tomber dans la prétention et l’empâtement… Complétées par les premiers travaux de Pink Floyd, un groupe dont les inclinaisons premières étaient clairement blues (il suffit de décoder le nom de l’ovni briton et sa référence à Pink Anderson et Floyd Council), ces influences réapparaitront pourtant là où on ne les attendait pas, dans le sillage du punk via la new wave et ses multiples facettes. Chef de file de la veine jazz-pop du début des années 80, le producteur Sir Robin Millar propulsera ainsi les carrières de formations aussi attachantes que Weekend, avec Allison Statton des Young Marble Giants ou bien encore Everything But The Girl, un tandem qui se distinguera par « Eden », un disque serti de sublimes accents auriverde…
Pied de nez à l’actualité politique et clin d’œil à Radiohead, « Brexit Music » renvoie, pour sa part, à l’attirance du jazz pour le rock. Epaulé par Matt Penman à la contrebasse et Greg Hutchinson à la batterie, Baptiste Trotignon joue ici la carte de l’élégance. Cette qualité se ressent évidemment par le choix des morceaux à proprement parler. Le rendu est perceptible via « Maryan », une perle façonnée par Robert Wyatt, et avec « Almost Blue », une mélodie signée Elvis Costello. Remaniées fidèlement ou non, ces adaptations font sens et rappellent le travail de Napoleon Dynamite et du barde lunaire autour du bouleversant « Shipbuilding ». Autres versions intéressantes, « Mother’s Little Helper », la vignette vacharde des Rolling Stones, et « Drive My Car», le rock vitaminé des Beatles, apparaissent ici mais sous un jour nouveau. Energiques et finement actualisées, ces sessions reflètent surtout la grande musicalité des partitions originales... Confirmation avec « Life On Mars ? » de David Bowie, dont l’œuvre protéiforme est fréquemment nourrie de jazz, et avec « Karma Police » de Radiohead, une pièce complexe interprétée ici à l‘économie. Pourtant, et au-delà du niveau ambiant, c’est bien « Money » de Pink Floyd qui se détache du lot. Loin du titre d’époque et de sa diatribe laborieuse (n’est pas George Orwell qui veut…), cette plage extraite de « The Dark Side Of The Moon » est réinventée avec force grâce à un thème funky entêtant. Equilibrée et nerveuse, cette variation confirme, au final, la capacité des musiques improvisées à assimiler les multiples genres musicaux contemporains. Bluffant, ce phénomène est aujourd’hui amplifié par la scène londonienne et son agrégat de soul, de reggae ou de… rock. Une autre histoire.
Texte Vincent Caffiaux / Photo par Thomas Dorn