ANTILOPSA SHOGOUN NOIR / RAP MELANCOLIQUE, REVERIE POETIQUE | Star Wax Magazine

2023-03-21

ANTILOPSA SHOGOUN NOIR RAP MELANCOLIQUE, REVERIE POETIQUE

Tony Locko est connu comme Antilopsa du groupe de rap ATK. Un crew qui prend du poids dans les années 90, qui freestyle à porte de Vincennes, de 21 passés à 7 ils signeront un deuxième album « Heptagone » en 1998 qui leur adjuge un succès d'estime intact jusqu'à aujourd'hui.

Antilopsa est mélancolique, se raconte dans ses textes, parfois égotripé, avec ce timbre clair et le flot cadencé qui le caractérisent. Il s'envole en solo dans les années 2000, intègre le label Nouvelle Donne au moment où Disiz explose, il travaille notamment avec Para One, et ouvre sa musique pour qu'un public plus large l'entende.

 

Au mitan des années 2010 Tony se ré-invente, embrasse l'alter-ego Shogoun Noir et ravive sa passion pour le rap. Après l'album « Printemps noir vol. 1 », « Printemps noir vol. 2 » sort en février 2023. Il devient une sorte de Ghost Dog du hip-hop, aux références variées et surprenantes. Il pioche dans la littérature, le cinéma, le quotidien, et très récemment il en a fait un livre : « S'ENDORT-ON DANS NOS RÊVES ». Un titre énigmatique pour un recueil de poèmes, traduit en japonais... 

En vrac, et c'est aussi ce qui nous a plu, Tony évoque Rimbaud et son impatience, l'autrice Toni Morisson, le livre de poèmes de Tupac, l'onirisme de Kurosawa, l'étrangeté de Lynch ou l'Académicien François Cheng et les mots qui l’assaillent dans son sommeil. Et quand on invoque le film « Inception » et ses strates complexes, l'artiste nous oriente vers « Paprika », l'animé dont s'est inspiré Christopher Nolan. Tony est passé au QG Star Wax pour nous en dire plus...

 

 

 

« On fait comme on a dit »

 

“Avec ATK, on a eu l'occasion de faire un concert au New Morning à Paris en 2017, on a reconnecté avec notre public que l'on n'avait pas vu depuis un moment. On voyait les gens qui connaissaient les couplets à la virgule près, c'est comme ça que l'on s'est fédérés autour d'un nouveau projet d'album, « On fait comme on a dit ».

 

Il y avait aussi une envie commune et on s'est retrouvés pour faire des maquettes, ça a été plusieurs petites sessions. D'ailleurs on a commencé chez notre ami Jouage dans son home-studio. Et on est allés enregistrer une fois que l'on avait sélectionné les titres. C'est allé très vite, et le disque est sorti en 2018 chez Addictive music.

 

Le concert c'était un croisement de générations. Il y a eu une passation de l'album « Heptagone », on s'en est rendu compte et c'était beau à voir. Il y avait des gamins de 15 ans et ça montait en âge... J'imagine que « Heptagone » ça reste pour certaines personnes une madeleine de Proust, c'est ce qui fait plaisir, et artistiquement tu as cette satisfaction-là.”

[…]

 

“Les rapports avec le groupe, on va dire qu'avec les années chacun a pris des chemins différents. Il y a des liens qui sont plus présents avec certains membres, il y a des distances qui ont été prises, c'est la musique, c'est la vie.”

ATK - Comme on a dit (Clip Officiel)

De Antilopsa à Shogoun noir

 

“Se ré-inventer. À la sortie de « On fait comme on a dit », ma fanbase me demandait un album. Il faut aussi l'envie de le faire, et pas n'importe comment. Quand j'ai pris la résolution de me lancer l'idée était de me ré-inventer avec des valeurs qui me correspondent. Donc j'ai essayé de créer un hybride entre les valeurs du samouraï et celles du hip-hop, ce qui a donné ce personnage le Shogoun Noir. J'ai un gros kif sur l'Asie, et le Japon en particulier.

 

Je suis revenu sous la plume d'Antilopsa mais avec la philosophie d'un samouraï qui n'est pas seulement un gars avec un katana qui saute dans tous les sens. Quand les samouraïs n'étaient pas au combat ils apprenaient entre autres à servir du thé. Je n'ai pas servi du thé, mais c'est le parallèle ! Je faisais d'autres choses, qui me portaient spirituellement, qui m'a porté autant que le rap me porte dans mon quotidien.”

 

ORIGAMI-X   Antilopsa SHOGOUN NOIR feat CASSIDY X-MEN

Les rappeurs rêvent-ils du Soleil Levant ?

 

“Je ne suis jamais allé au Japon comme plein d'artistes qui ont pu évoquer un pays sans y être allé. Hergé a dessiné Tintin à travers le monde, la majorité des endroits qu'il dessine il n'y a pas mis les pieds. Et c'est là aussi sa force, la distance, et réussir à l'intégrer dans son travail. Même s'il y a des trucs sur lesquels il s'est complètement chiés ! C'est un peu le même process, avec un profond respect, et une petite connaissance.”

[…]

 

“Très jeune j'ai pratiqué de karaté avec le senseï Jean-Pierre Vignau qui est toujours actif, et très jeune j'avais comme ambition d'aller sur l'île d'Hokinawa pour pratiquer le meilleur karaté, le karaté-do. Je devais avoir 11/12 ans et j'avais déjà cet amour pour le Japon. Et cinématographiquement mon père était un grand fan, comme toute cette génération congolaise, de films d'arts martiaux, de Bruce Lee. Il y a eu un mix de tout ça et j'ai eu les yeux rivés sur le continent asiatique. »

Star Wax Magazine

Liaisons sociales et virtuelles

 

“La première fois que j'ai communiqué avec la planète Mars, c'est à dire le Japon, c'était un soir il y a cinq ans. J'étais sur les réseaux, je vois une pianiste et je trouve que ça claque, donc je mets un like et une phrase que Naoly m'avait apprise [Naoly est signée sur le label de Tony, elle chante en japonais – ndlr]. Je pensais faire le malin en japonais et à une heure du matin je reçois une dizaine de lignes, tout un blabla de kanjis, j'étais dépassé !

Depuis on collabore avec cette pianiste Satoko Utsumi, c'est quelqu'un qui nous aide dans notre développement artistique en nous faisant passer de belles musiques. Et ça nous permet d'entretenir cette transversalité culturelle parce qu'on adore ça.

 

Les réseaux ça cassent les frontières mais encore faut-il vouloir communiquer. Et c'est ça qui est cool avec les Japonais, ils n'ont pas de préjugés sur qui tu es. Dès les premiers messages, ils m'envoyaient des Google Translate en me mettant ''J'adore ce que vous faites, est-ce qu'on pourrait faire de la musique ensemble ?'', et c'est comme ça que je me suis connecté avec une clique qui s'appelle Proceed Tokyo.

D'ailleurs je big up Dj Raijin et Dj Shota qui sont dans une démarche similaire à ce qu'on fait ici, un truc très artisanal. On a commencé à échanger sur DAS EFX, « The Chronic »... Ils ont ce respect de l'âge d'or du hip-hop que l'on a tellement kiffé. Ils respectent aussi les nouvelles choses, mais ils ont ce côté très old-school. C'est un peuple pour qui l'authenticité est importante. On devait faire un beau voyage au Japon, avec plusieurs événements, mais à cause du Covid, on a dû annuler. Maintenant que c'est rentré dans l'ordre, on va pouvoir programmer ça à nouveau.”

DJ RAIJIN PROCEED ROOM

« S'ENDORT-ON DANS NOS RÊVES », le livre

 

“Ça a été une rencontre, ça a été un flot d'énergie. Quand je vais au boulot j'ai toujours plein de phrases qui me traversent la tête. J'avais des stocks de mots qui se mettaient ensemble avec une cohérence et un débit plus denses que d'habitude, et au bout de quelques textes ça a commencé à prendre forme.

 

Ma démarche je l'ai assimilée au réalisateur Akira Kurosawa et l'une de ses dernières œuvres très spéciale qui est le film « Rêves ». C'est un film onirique. Alors attention, les personnes qui regardent « Rêves » on peut en perdre au passage (sourire).

J'ai trouvé plein de points similaires à mon œuvre : le côté onirique, la rêverie, et comme dans un rêve où tu as envie de courir mais tu es au ralenti, il y a des choses profondes, d'autres plus courtes, et le livre se commence par la fin, comme un manga, ce qui donne une déstabilisation sensorielle. C'est ce que tu retrouves dans l’œuvre de Kurosawa.

 

J'aime le bon mot et j'aime quand il y a beaucoup de blabla comme dans les films de Tarantino. C'est pour ça qu'il y a des textes où je fais traîner les choses avec de la sur-description et tu y retrouves toutes ces références. Il y a des choses qui sont précises où tu cernes mon propos et d'autres où j'ai été plus vaporeux, c'est suggéré.” Plus d'infos cliquez ici.

 

Kanjis & poésie

 

“Ça a été du boulot ! (Sourire.) L'envie est plus simple que tout ça ! On travaille avec des Japonais qui traduisent les chansons de Naoly qu'elle écrit en français, mais il a fallu trouver quelqu'un d'autre pour traduire le livre car ce ne sont pas les mêmes kanjis selon si c'est de la poésie ou du business. Et quand on s'est occupés des mises en page on devait vérifier kanji par kanji qu'il n'en manquait pas, qu'ils étaient dans le bon ordre et qu'ils correspondaient à la bonne phrase.

Je voulais cette profondeur de l'écriture orientale, des hiéroglyphes, toutes ces marques qui font l'humanité. Je voulais que mon propos soit porté par l'ombre de la profondeur des grands textes japonais.”

 

 

La chronique du livre « S'ENDORT-ON DANS NOS RÊVES »

La musique d'Antilopsa Shogoun noir

Les disques d'ATK en vinyle

 

Propos receuillis par Sébastien Charlot / Photos par Sarah Meunier & Dj Coshmar