2025-06-22
ANA LOGIIK
Basée à Besançon, Ana Logiik ne suit pas la tendance — elle la sample, la découpe, la remodèle à sa manière. Avec une oreille trempée dans l’or brut des 90’s et une sensibilité affûtée aux détails sonores, la beatmakeuse trace son propre sillon, loin des paillettes, près du grain. A l’aide d’une MPC, de disques obscurs et de sa science de la boucle, elle élève le beatmaking au rang d’art martial. Pour Star wax, elle se livre sans filtre sur son parcours, ses outils, ses influences, et cette passion viscérale pour le beatmaking et l’underground qui la propulsent derrière chaque production. Conversation franche avec une artisane du son qui cogne juste.
Ana, première frappe : si on rembobine la bande, quel a été ton premier contact physique avec un beat ? Un déclic, un frisson, une claque ?
Je suis arrivée un peu tard dans le hip-hop, mais justement, ça a rendu l’impact encore plus fort. Le premier vrai choc, c’était “Tried by 12” d’East Flatbush Project. Le beat tournait comme une boucle hypnotique, ultra minimaliste mais tranchante, presque martiale. Juste après, j’ai découvert “Say Word” de Khromozomes, et là, j’ai compris qu’un beat pouvait être à la fois brut et subtil, comme un coup de scalpel. Ces morceaux-là m’ont donné envie de comprendre comment on fabriquait ce genre de magie. Ce n’était pas juste de l’écoute, c’était physique, ça frappait, ça résonnait, et ça restait.
Tu viens de Besac’, une ville pas forcément estampillée “capitale du boom bap”. C’est quoi l’ambiance sonore là-bas ? T’as forgé ton identité contre ou avec ton environnement ?
Besac’ c’est un mélange étrange : y’a une énergie brute, un côté brut de décoffrage, mais aussi beaucoup de silence, beaucoup de gris. Ce n’est pas une ville qui t’inonde de culture hip-hop comme Paris ou Marseille, mais justement, ça m’a poussée à aller chercher ailleurs, à creuser. J’ai forgé mon identité un peu en décalage, à contre-courant parfois. Il n’y avait pas de scène boom bap massive, donc je n’ai pas eu peur d’assumer mes influences. En même temps, cette distance, ce calme un peu froid, je pense qu’on l’entend dans mes prods. Y’a du groove, mais y’a aussi de la solitude, des grands espaces.
Quand on écoute tes prods, y’a comme un parfum brut des nineties, mais toujours avec une patte actuelle. C’est quoi l’ADN d’Ana Logiik ?
L’ADN d’Ana Logiik, c’est le mélange entre la nostalgie du son poussiéreux et une recherche de justesse émotionnelle. J’aime que ça groove, que ça tape, mais je veux aussi que ça touche. Chez moi, un beat commence souvent par une ambiance : une boucle, une texture, un sample qui m’évoque une scène de film ou une émotion floue. Ensuite, je construis autour, j’essaie de garder le squelette vivant. Parfois c’est la batterie qui me guide, parfois c’est une ligne de Rhodes ou une voix lointaine. Ce qui m’importe, c’est que ça sonne sincère, pas surproduit.
« The Infamous », « The Awakening », « Enter the Wu »... C’est lourd comme socle. Qu’est-ce que ces albums ont fait à ton oreille ? Une leçon, une révélation, un dogme ?
C’est un peu tout ça. Ce sont des maîtres, mais pas dogmatiques. « The Infamous », c’est la noirceur assumée, le réalisme cru. « The Awakening », c’est le jazz qui parle en langage street. « Enter the Wu », c’est l’école du chaos organisé, du son crade qui fait méditer. Ces albums m’ont appris que tu n’as pas besoin d’être propre pour être puissant. Qu’un beat peut être bancal, mais si l’âme y est, il percute. Je les écoute encore aujourd’hui comme des grimoires, je les étudie comme des plans de montage secrets.
T’as cité Lord Finesse. Est-ce que t’es plus dans la science du sample que dans le matraquage synthétique ?
Je suis clairement dans la science du sample. Le sample, c’est du diggin’ émotionnel. C’est aller chercher un bout de mémoire qui va réveiller quelque chose chez l’auditeur. J’aime les imperfections, les textures, les silences entre les notes. La boucle parfaite, ce n’est pas celle qui est parfaitement calée, c’est celle qui te met dans une transe, qui t’hypnotise. Je peux passer des heures à la chercher, à la re sampler, à la décaler d’un millième de seconde pour qu’elle respire mieux. Y’a un côté artisanal que je respecte profondément. C’est ma manière de dialoguer avec le passé.
INSTRUMENTAL BOOMBAP
Apathy - That Ol' Boom Bap Remix
SAD TIME INSTRUMENTAL 90BPM
Kool Keith - Flow Smooth REMIX
Instrumental 90bpm
Parle-nous de ton laboratoire : dis-nous ce que t’as entre les doigts quand tu dégoupilles une instru ?
Je bosse à 100 % sur FL Studio. C’est là que tout prend forme, que ce soit pour le sampling, la rythmique ou les textures. Je n’ai pas une grosse config., ni des machines à foison, mais FL me permet d’aller droit à l’essentiel. Je travaille beaucoup à l’oreille, en mode ressenti pur, sans trop m’enfermer dans des règles. Je chine beaucoup de sons, de vieux samples numérisés, de loops obscures que je retravaille jusqu’à ce qu’elles me parlent vraiment. Mon set up est simple, mais je le maîtrise à fond. Quand je lance un projet, c’est comme dégoupiller une grenade : je sais pas toujours ce qui va sortir, mais je sais que ça va exploser quelque part.
On sent que t’as creusé les bacs à vinyle. Quel est ton graal, celui que tu sortirais même en plein incendie ?
Franchement... autant périr dans les flammes que devoir en choisir un seul. Chaque vinyle a sa propre histoire, son propre écho dans mon parcours. Mais si vraiment je dois en citer, le vinyle de The Nonce ‘’World Ultimate‘’. Ce n’est pas juste de la musique, c’est des fragments d’âme pressés sur cire. Mais honnêtement, j’essaierais de tous les sauver. Quitte à cramer avec la collection.
Le vinyle justement, simple outil ou véritable pilier de ton processus créatif ?
C’est un pilier, clairement. Le vinyle, ce n’est pas qu’un support, c’est une matière vivante. Y’a le souffle, les imperfections, les surprises. Le digital est pratique, mais le vinyle, lui, te force à être dans une posture d’écoute active, presque méditative. Quand tu poses l’aiguille, tu sais que t’es sur un terrain sacré. Même si je sample aussi en numérique, le vinyle reste le cœur de mon processus quand je veux que l’âme parle avant la technique.
Il y plus d’un noms obscurs dans tes influences : Khromozomes, Camouflage Large Clique... Est-ce que tu te reconnais dans cette culture de l’underground pur jus ?
À 200 %. L’underground, ce n’est pas juste une question d’être caché, c’est une manière de penser : creuser au lieu de survoler, chercher l’essence au lieu du buzz. Ces artistes, ils m’ont appris que tu peux faire de la musique pour une poignée de passionnés et laisser une trace indélébile. Je me reconnais dans cette démarche artisanale, presque militante. Faire peu, mais faire juste.
Tes prods ont un côté “cinématographique gritty”, comme un film de rue sans filtre. Est-ce que t’as une esthétique visuelle en tête quand tu composes ?
Toujours. Pour moi, une instru doit pouvoir exister même sans voix, comme une scène silencieuse dans un film noir. J’ai souvent des images floues en tête quand je compose : un bloc en hiver, une ruelle éclairée par un néon, un regard entre deux inconnus. Je pense en textures visuelles, en ambiance. Je veux que l’auditeur sente la poussière, la lumière froide, le bitume mouillé. Mon son, c’est un film de rue, mais tourné à l’argentique.
As-tu une prod à nous citer qui résume parfaitement ton style ? Celle que t’écoutes encore en hochant la tête genre : “ouais, je l’ai bien tuée celle-là” ?
Pas évident de choisir une prod, mais si je devais te citer une prod qui résume l’esthétique que je vise, ce serait “Heavenly Divine” de Jedi Mind Tricks, produite par Stoupe. Ce morceau, il a tout : la noirceur, la profondeur, la mélodie qui plane et frappe en même temps. C’est le genre d’ambiance qui m’inspire à fond. Quand j’entends cette instru, je me dis : ouais, c’est ce genre de frisson que je cherche à créer dans mes propres sons.
Entre l’inspiration, la technique et l’instinct, c’est quoi qui guide ta main quand tu tapes un beat ?
C’est clairement l’instinct en premier. Si ça tape pas dans le ventre dès le début, je zappe. Ensuite vient l’inspiration : une image, un mot, une émotion. Et la technique, elle vient pour mettre tout ça en forme, pas pour briller. Elle est au service du reste, jamais devant. Je préfère une boucle bancale mais habitée qu’un beat ultra propre sans âme.
As-tu des collabs en cours ou à venir avec des Mcs ? Tu préfères composer en solo ou t’aimes ce jeu d’échange entre beatmaker et rappeur ?
J’ai quelques collabs en cours, ou plutôt en gestation, j’aime prendre le temps de bien faire les choses. J’ai bossé avec quelques Mcs en off, mais je choisis les voix avec soin. J’aime composer en solo, c’est mon refuge, mon espace sans compromis. Mais quand l’échange est sincère, que le Mc capte l’univers et s’y fond sans le dénaturer, là ça devient de l’alchimie. Je ne suis pas dans la prod à la chaîne, je cherche des connexions vraies.
C’est quoi ton rituel de création ? Bougie, clope, silence total, vin rouge ? Ou c’est freestyle total, “j’pose et j’vois” ?
Avant, mon petit rituel, c’était de me rouler un joint avant de lancer une session... mais j’ai arrêté. Aujourd’hui, mon vrai déclencheur, c’est le sample. Le moment où je tombe sur une boucle qui me tape direct dans l’oreille, c’est là que tout commence. Pas besoin de mise en scène : si le son me parle, je plonge. Y’a une sorte de déclic intérieur, un espèce de tilt sonore qui me dit “vas-y, t’as un truc à sortir là.” Après ça, c’est du freestyle maîtrisé — je ne cherche pas à contrôler, je laisse venir.
Enfin, si tu devais transmettre un seul message à une jeune beatmakeuse qui débute, ce serait quoi ?
Fais-toi confiance. Peu importe le matos, les codes, les attentes. Y’a pas une seule manière de faire du son, y’en a autant que de sensibilités. Et surtout : ne te laisse jamais dire que c’est un terrain réservé à d’autres. T’as ta place, ta voix, ton oreille. Creuse ton univers, cultive-le, protège-le. Et n’oublie pas : la meilleure réponse, c’est toujours le son.
Interview par Shogun